Création d’univers : Energie – 1ère partie – pétrole et gaz

Tour d’abord, désolée de ne pas avoir publié cet article plus tôt. Ça fait presque quatre mois que je l’ai sous le coude, mais que je n’arrête pas de l’éditer, de le modifier, de l’enrichir, tout ça pour finir par le découper en trois morceaux… Et puis surtout, ces dernières semaines ont un peu été de la folie, entre les premières corrections à faire sur le tome 1 d’In Real Life, les derniers réglages pour finir le tome 2, la préparation du mariage, le mariage, la lune de miel… Bref, le temps m’a manqué. Mais maintenant que c’est plus calme, je devrais pouvoir publier un peu plus ici 🙂

Reprenons donc. Comme je l’ai expliqué dans l’article précédent, l’idée de cette série est de poser les bases d’un univers en déterminant une par une ses grandes structures, ses fondations. L’une des plus importantes à mon sens, c’est l’énergie. Comment on la concentre, comment on la distribue, comment on la consomme. L’énergie est à placer au coeur du monde que l’on veut créer car c’est ce qui détermine le pouvoir de transformation d’une civilisation. Elle en est à la fois le moteur et le facteur limitant. Notre réalité, par exemple, s’est construit en plusieurs décennies autour d’une énergie carbonée (charbon d’abord, puis pétrole et gaz), avec les conséquences que nous connaissons. Sa disponibilité conditionne encore quasi tous les aspects de nos vies, et la moindre diminution ou augmentation des quantités disponibles affecte directement notre capacité de production et in fine nos systèmes économiques, avec un effet de domino impressionnant.

De manière générale, plus l’énergie est abondante, plus la croissance de notre univers sera forte et ses opportunités nombreuses. Au contraire, plus l’énergie se raréfiera et plus notre univers sera en récession et ses moyens limités.

L’accès à l’énergie détermine au final les capacités de la civilisation que nous essayerons de créer. Déterminer quelles sont les ressources énergétiques de notre univers, c’est donc en délimiter son périmètre, périmètre dans lequel notre histoire tiendra place. Par exemple, dans un monde post-apocalyptique où notre pays survivant n’a quasiment plus accès à des sources d’énergie concentrées et abondantes, cela suppose que nos héros se débrouillent avec ce qui existe déjà et que pas (ou très peu) d’objets neufs, manufacturés fassent leur apparition dans le récit – moins d’énergie pour extraire et transformer les matières premières, moins d’énergie pour les transporter. Pas question donc de sortir des gadgets neufs toutes les trois pages. Au contraire, si notre histoire se passe dans un univers qui a découvert un moyen de faire de la fusion froide (ou autre truc dément à base de matière noire ou autre), là les possibilités deviennent infinies (société ultra-technologique, voyage inter-sidéral etc…).

Alors ce que je vais faire ici va être assez long. Et va aussi être un peu ( mais pas trop quand même) technique. L’idée c’est de décortiquer comment notre univers à nous fonctionne : comment on arrive à obtenir du Sans Plomb 95, un courant alternatif dans nos prises, du mazout pour la chaudière, dans quelles proportions on les utilise… Tout ça pour voir ce qu’on peut et ne peut pas faire dans l’univers que l’on voudra créer. Alors, j’ai beau être ingénieur à la base, j’ai beau avoir essayé de documenter au maximum cet article, je n’ai pas la science infuse, ni ne fais jamais d’erreurs. Si vous remarquez quelque chose qui n’est pas correct ou est imprécis, n’hésitez pas à me le signaler !

Sinon je dois ici m’excuser : je pensais pouvoir faire un seul long article pour traiter le sujet. Sauf qu’en fait, c’est vraiment vraiment trop long. Alors ce que je vais faire c’est couper la poire en trois : un premier article traitera du pétrole et affiliés, un deuxième du charbon, et un troisième, d’électricité et des renouvelables. À chaque fois, on examinera comment on concentre ces énergies, comment on les consomme, comment cela impacte notre univers, nos héros, et au final, qu’est-ce que ça veut dire pour notre scénario « l’Europe survivante d’une guerre nucléaire ». Mais avant de nous attaquer à l’or noir, petite précision sur l’énergie.

C’est quoi l’énergie ?

Wikipedia nous dit ceci : « [L’énergie est] une mesure de la capacité d’un système à modifier un état, à produire un travail entraînant un mouvement, un rayonnement électromagnétique ou de la chaleur. ». En gros, l’énergie, c’est le mouvement, la transformation : le pétrole que je brûle pour faire tourner mon moteur, la fusion des atomes dans mon soleil, la voiture qui dévale une pente, mes bras qui actionnent une manivelle. C’est tout ce qui bouge et se transforme. Pour la mesurer on utilise la Joule – une Joule c’est l’énergie nécessaire pour soulever une pomme de 100g sur un mètre – mais on peut aussi utiliser d’autres mesures comme la calorie (4,1855 J,  je soulève ma pomme 4 fois), le kilowatt-heure (3 600 000 J, je soulève ma pomme 3 600 000 fois) ou la tonne équivalent pétrole, l’énergie d’une tonne de pétrole brut (41.868 gigajoules, ou soulever sa pomme 41 868 000 000 fois)…

Bien maintenant que ça, c’est clarifié, on va pouvoir attaquer le sujet. D’abord attaquons-nous à :

L’or noir (et le gaz)

Alors le pétrole, ce n’est pas du dinosaure mort comme on l’apprend dans Mme Doubtfire, mais plutôt du plancton mort et longuement mijoté pendant des millions d’années. Hmmm, appétissant. Tous ces petits organismes morts (les pauvres) sont tombés au fond des océans et ont été piégés dans des couches sédimentaires. La tectonique des plaques les a ensuite enfoncé dans la croûte terrestre, où il règne une grosse pression et une grosse température, qui ont fait cuire tout ça au court bouillon pendant quelques millions d’années. Plus ces couches – que l’on appelle roches-mères – se sont enfoncées, plus ça a cuit, et plus il s’est formé d’hydrocarbures, des molécules faites de carbone et d’hydrogène provenant de notre pauvre plancton mort. Les chaînes plus courtes, plus volatiles, ont donné du gaz, les chaînes plus longues se retrouvées à l’état liquide, mélangées à tout un tas d’autres impuretés des profondeurs (CO2, eau, sable, sulfure d’hydrogène). C’est ce cocktail liquide un peu dégueu qu’on appelle pétrole brut. Et puis tout ça a fini par quitter la roche mère pour migrer à la surface avant de se retrouver piégé dans des réservoirs très pratiques.

Petits schémas de puits ci-dessous (vous noterez le fait qu’il y a toujours du pétrole ET du gaz dans un gisement vu qu’ils se produisent ensemble dans la marmite) :

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Selon le temps de cuisson et la géologie du terrain, on va obtenir plusieurs types de pétrole brut :

– Léger – très fluide, proche du gasoil, comme dans le Sahara.
– Moyen ou intermédiaire – les gisements du Moyen-Orient.
– Lourd – super visqueux, comme en Amérique du Sud.
– Bitume – hyper visqueux, mélangé à du sable… La belle catastrophe écologique du Canada.

Tous ces gisements ont été mis à notre disposition de manière très généreuse par Dame Nature – comme on l’a vu, ce produit un peu dégueulasse est parfaitement naturel. Tout ce que nous avons à faire c’est l’extraire, et puis le raffiner.

Extraction

Dans le cas d’un puits de pétrole

Je pense qu’on a tous cette image en tête, quand on parle de pétrole : le grand jet de liquide noir après qu’un personnage de film ait fait un petit trou dans le sol.

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Sauf que ça, c’est au début de l’exploitation d’un joli gisement facilement accessible – la pression dans le puits est telle que le pétrole jaillit tout seul.
Ensuite très vite, la pression diminue et la fontaine à or noir s’arrête : il faut donc mettre en place des pompes pour ramener le pétrole en surface, les fameux « derricks » de Dallas, ton univers impitoyable.

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Dallaaaaas. (Crédit photo : Hutchinson transmission)

 

Et puis à un moment, la pression diminue au point que même avec une pompe, on n’arrive plus à rien récupérer. La solution consiste alors à injecter du gaz (qu’on aura parfois récupéré pendant le raffinage) ou de l’eau pour réaugmenter la pression dans le puits et continuer à pomper. On va même jusqu’à injecter de la vapeur chaude pour diminuer la viscosité de certains pétroles très lourds et pouvoir les faire remonter à la surface.

Le principe est le même pour une plateforme pétrolière, sauf que c’est une barge flottante qui récupère l’or noir.

Comment on peut utiliser ça : plus un puits se vide, plus il faut d’énergie et de moyens technologiques pour continuer d’extraire : il faut des équipements pas franchement artisanaux pour être capable d’injecter du gaz ou de la vapeur dans un puits. Continuer de les exploiter jusqu’à leurs limites demande donc de gros moyens, bref, une société en état de marche et technologiquement encore avancée, et qui a encore accès à un minimum d’énergie pour faire fonctionner pompes et tout le toutim. Cela veut dire que dans un univers post-apocalytptique par exemple, nos héros en cavale ne pourront pas se balader au milieu d’un champs de derrick, en remettre un en route et avoir du pétrole. Il faudrait qu’ils sachent comment en remettre un en route, déjà, et ensuite, si le puits a déjà été trop exploité, il est probable qu’ils se trouvent incapables de pomper quoi que ce soit. Forcément, si l’histoire se situe beaucoup plus loin dans le futur, il est fort probable que la plupart des puits soient à sec, mais nous verrons ça plus loin. Pas question non plus pour nos héros de creuser un peu et de voir de l’or noir jaillir… À moins qu’ils ne se retrouvent en territoire jamais prospecté – l’Antarctique par exemple.

Dans le cas du sable bitumineux

Le sable bitumineux. Du pétrole brut mélangé à du sable, de l’argile et de l’eau. Tellement compacte et visqueux qu’on ne pompe pas, on creuse. Et comment on fait pour creuser si le stock est sous une magnifique forêt boréale à l’écosystème fragile ? Et bien on rase la forêt, pardi !

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C’est beau, non ? (Indice : non). C’est aussi une des techniques d’extraction les plus polluantes avec rejet massif de gaz à effet de serre, de dioxyde de soufre, d’oxydes d’azote responsable de pluies acides… Ambiance.

Des sables bitumineux, on extrait le bitume, un mélange d’hydrocarbures très lourd, très visqueux. Tel quel, on peut l’utiliser comme solvant, calfeutrant, isolant… Si on le transforme/raffine, on peut obtenir du pétrole et du gaz.

Comment on peut utiliser ça : alors ces horreurs peuvent avoir un intérêt pour un univers post apocalyptique. Déjà parce qu’il est toujours utile dans un univers post-apo d’avoir de grandes zones mortes où plus rien ne pousse et ensuite parce qu’il peut s’agir d’une potentielle ressource pour nos futurs héros. Car c’est facile d’accès si tout a déjà été rasé et creusé (photo de droite). Si nos héros ont besoin de bitume, la méthode pour l’obtenir à partir de ces sables est plutôt simple : on met le sable dans des grands tambours, avec de l’eau chaude et de la vapeur, et on fait tourner. Comme une grosse machine à laver très chaude quoi. Ensuite on passe la mousse au tamis, puis à la centrifugeuse pour séparer le bitume de l’eau et du sable. Tout ceci se fait aujourd’hui dans de grosses installations industrielles, mais le principe est quand même sacrément basique et ne demande pas un recours énorme à la technologie – ce procédé date de 1929 ! On peut très bien imaginer qu’une petite communauté survive en pelletant dans ces sables et en utilisant/vendant le peu de bitume qu’ils arriveront à en extraire.
À l’inverse, dans une société technologiquement avancée, la réhabilitation des sols et la restauration de la forêt boréale seront un vrai défi. À moins que ces endroits « morts » soient jugés irrécupérables et servent de bagnes aux personnes jugées coupables de crimes écologiques… Encore une fois, un bon décor, c’est important.

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Karl Clark mettant au point son procédé d’extraction à l’eau chaude.

Dans le cas du gaz de schiste

Le gaz de schiste, c’est du gaz qui, au lieu de remonter dans un réservoir, est resté piégé dans sa roche mère, le plus souvent très loin sous la surface de la terre. La technique d’extraction consiste alors à forer d’abord verticalement pour atteindre la roche où se trouve le gaz, puis forer le long de la couche où elle se trouve (forage dirigé). Puis ensuite on injecte de l’eau sous pression pour fracturer cette roche (c’est la fameuse fracturation hydraulique). Le gaz se libère et est ensuite capté par le puits.

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Un joli schéma piqué sur Wikipédia mais qui ne montre pas la jolie pollution.

Cette méthode a un premier défaut, c’est qu’elle est très très très gourmande en eau. Une autre ressource limitée. Lors des sécheresses, les exploitants des puits peuvent se retrouver en concurrence directe avec les agriculteurs et même avec les centrales nucléaires qui en ont besoin pour refroidir leur coeur… Or nous allons le voir dans un autre article, l’eau est une ressource particulièrement précieuse et qui deviendra particulièrement limitée dans certains endroits du globe.

Deuxième gros défaut, cette extraction est aussi très polluante : pour améliorer la fracturation, de nombreux additifs sont rajoutés à l’eau : biocides, détergents, lubrifiants… Cette eau polluée finit par remonter à la surface et contaminer tous les cours d’eau. Mais ce n’est pas le seul rejet lié à l’extraction : une partie du gaz du puits (méthane) s’échappe dans l’atmosphère et c’est un puissant gaz à effet de serre. Et il faut rajouter à cela le risque de pollution des nappes phréatiques, et le risque sismique lié à la fracturation qui déstabilise les sols.

Enfin, cette exploitation a des effets sur les paysages et écosystèmes : il ne suffit pas d’un puits pour exploiter tout le gisement… Car vous faites un puits, vous fracturez deux ou trois fois localement, et puis tout le gaz s’est bientôt échappé… Non, pour obtenir le gaz de TOUT le gisement, il faut fracturer le plus de roche-mère possible, et donc creuser le plus de puits possible – quand pour un réservoir de pétrole classique vous ne pourriez que vous contenter d’un seul ! Il suffit de voir la photo ci-dessous pour se rendre compte du nombre de puits qu’il faut creuser pour exploiter un gisement :

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Comment peut-on utiliser ça : comme pour les sables bitumineux, il est assez utile d’avoir des zones mortes dans un univers post apocalyptique. Là, en plus, on peut imaginer des contaminations de nappes phréatiques, des endroits avec une forte activité sismique, voire des zones entièrement effondrées extrêmement instables. Le décor, c’est important dans une bonne histoire. Sinon, il est peu probable que nos héros en cavale réussissent à en tirer quoi que ce soit sans les gros moyens de l’industrie pétrolière. Comme nos puits de pétrole traditionnels en fin de vie, ces gisements demandent des méthodes qui supposent un accès à une technologie plutôt avancée.

Raffinage

Ce n’est pas tout d’extraire, il faut pouvoir en faire quelque chose de ce pétrole et de ce gaz. Nos moteurs fonctionnent avec ce liquide presque transparent qui sent presque bon, et pas avec cette pâte visqueuse noire qui sort des puits.

Pour la faire (très) simple et (très) courte, et surtout parce que j’ai toujours été une buse en chimie organique, on va chauffer notre fioul pour le distiller – en gros, séparer ses composants. On chauffe nos hydrocarbures : plus leurs chaînes de carbone et d’hydrogène seront courtes, plus elles vont monter, et on va les récupérer à différents étages de notre colonne de distillation (merci encore Wikipedia pour le schéma):

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Ces produits, on va les traiter à nouveau afin d’obtenir ce qu’on peut commercialiser. On obtient donc, pour un baril de brut :

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On notera que notre essence bien clean qui ne pollue pas trop quand on la met dans nos moteurs (hormis le CO2) n’est qu’UN produit de notre pétrole brut. Tous les autres sous-produits, comme le diesel, sont encore là tant qu’on continue de raffiner. On ne peut donc pas faire du « tout essence » par exemple, parce que tant qu’on continue à avoir besoin d’essence, on continue de produire les autres.

Comment peut-on utiliser ça : raffiner du pétrole brut est un processus industriel qui demande de gros investissements et une grosse maîtrise technologique. Et c’est aussi un processus qui est essentiel pour obtenir des hydrocarbures utilisables dans le moteur de la Safrane. Il n’y a qu’à voir l’exemple du Venezuela pour se convaincre de son importance: faute d’investissements suffisant dans son industrie pétrolière, le pays est assis sur les premières réserves mondiales, mais doit envoyer sa production aux Etats-Unis pour la faire raffiner, puis est obligé ensuite de réimporter son essence. Pas de raffineries = pas d’hydrocarbures et autres dérivés du pétrole pour nos moteurs modernes et relativement avancés. Ce qui veut dire pour nos héros en cavale dans notre univers post-apocalyptique, que même s’ils trouvent du pétrole, ils devront encore le raffiner pour obtenir quelque chose d’utilisable dans une Renault – en revanche, ils peuvent toujours l’utiliser pour autre chose comme un moteur artisanal basique ou se chauffer. S’ils cherchent désespérément à mettre de l’essence dans la Kangoo pour une fuite en mode Mad Max, ils devront bénéficier du soutien d’une petite communauté relativement épargnée par la catastrophe, qui bénéficie de réserves ou de puits encore remplis, d’une raffinerie et d’ingénieurs. Sinon le Sans Plomb 95, il faut l’oublier, et avec tous les véhicules qui l’utilisent. En cas de besoin absolu d’essence, de plastique, ou de diesel, mieux vaut essayer de trouver ce qui a déjà été produit, mais n’a pas été consommé – réserves de l’armée, station service abandonnée etc…
L’autre truc auquel il faut faire attention, ce sont tous les autres sous produits du pétrole : plastiques, lubrifiants etc… Parce que si un jour on arrive à sortir du pétrole en tant que carburant, on ne pourra pas forcément se passer de ces produits essentiels à notre société technologique. À moins qu’on trouve une solution de remplacement efficace et innovante, on peut imaginer que même dans notre future civilisation hyper « green », il puisse encore y avoir des puits en exploitation.

Autres éléments à prendre en compte pour la création d’un univers

  • Dans tous les cas, plus un gisement s’épuise, plus il faut d’énergie pour continuer à pouvoir sortir quelque chose : il faudra injecter sans cesse plus de gaz, d’eau, creuser plus profond… Et arrive un moment, inévitable, où l’extraction coûte plus d’énergie que ce qu’on arrive à sortir. Et là, ça ne vaut plus le coup… Concrètement, on ne peut pas exploiter un puits jusqu’à la dernière goutte.
  • Ensuite, nous découvrons de moins en moins de gisements, et ces derniers sont souvent de plus en plus difficiles à exploiter : soit ce sont des formes non conventionnelles comme les sables bitumineux ou le gaz de schiste, ou ce sont des stocks qui se situent dans des endroits quasi inaccessibles comme les profondeurs de l’océan Arctique…  Cela demande une maîtrise technologique bien loin de « je creuse et ça sort tout seul » du début, ce qui en fait augmenter le coût, mais cela diminue aussi le rendement : forcément, si j’ai besoin de l’énergie d’un baril de pétrole pour en extraire trois, au lieu de juste creuser un trou à la pelle et d’attendre que ça sorte…
  • Enfin, nous avons déjà en théorie dépassé le pic pétrolier, le « maximum » de la production pétrolière, depuis 2006. Donc à partir de ce moment, il y a chaque année de moins en moins de pétrole disponible et ce n’est pas prêt de s’arrêter…

Si on construit notre univers dans un avenir proche ou lointain, à partir de cet état de connaissance, on peut donc envisager plusieurs choses :

  • Si le manque d’énergie lié à la diminution des réserves d’hydrocarbures est subi – pas de préparation de certains états, pas d’efforts pour trouver d’alternatives – on peut penser voir des tensions et des guerres apparaître autour des dernières réserves. Par exemple : imaginons que les Etats-Unis et la Russie ne se préparent pas à la fin du pétrole. Mais leurs économies ont désespérément besoin de cette énergie pour continuer à tourner. Chacun se met à jouer de son influence pour obtenir l’exclusivité des dernières réserves restantes : Arctique (où ils se frisent déjà), Antarctique, l’Amérique Centrale, l’Arabie Saoudite… Les tensions augmentent. Des conflits satellites apparaissent. BOUM. On tient éventuellement une explication à notre guerre nucléaire.
  • Si aucune alternative n’est mise en place par certains états, on peut imaginer de fortes récessions et un effondrement desdits états – moins d’énergie pour faire tourner l’économie, hausse des prix et pauvreté galopante, émeutes de la faim… Et comme dans notre monde tout est lié, on peut même envisager un effet domino sur le reste de la planète ?
  • À l’inverse, si la planète réussit collectivement à sortir des hydrocarbures, quelles sont les conséquences pour les états qui vivent principalement de leurs réserves et ne se sont pas diversifiés ? Qu’arrive-t-il aux princes saoudiens, au Nigeria ?
  • Dans ce monde post-pétrole, quelles seront les solutions mises en place pour restaurer les zones polluées et lutter contre les conséquences de plus d’un siècle de combustion d’hydrocarbures ?

Bon, voilà ce qu’il en est pour l’approche un peu générale sur le pétrole et le gaz. On a vu comment extraire, comment raffiner, et certaines implications. Maintenant, ce qui est drôle, c’est de voir à quel point on en est dépendant, et à quel point on est encore loin de s’en passer… Je vous propose que nous retournions donc dans l’univers imaginé dans le premier article : un monde post-guerre nucléaire.

Simulation d’univers

Reprenons notre hypothèse envisagée dans l’un des articles précédents : les Etats-Unis et la Russie se sont autodétruits (un scénario classique des années 70 pour faire un peu rétro). Le Moyen-Orient a explosé en route, pris en tenaille entre les deux grandes puissances. L’histoire se passe en Europe de l’Ouest, miraculeusement sortie plus ou moins indemne du conflit, à l’exception des pays nordiques, victimes collatérales du conflit en Arctique… Le commerce mondial est quasi entièrement interrompu, reste quelques échanges maritimes sur le front atlantique européen et africain. Ouf, tout va bien pour nous ? Regardons de plus près…

Bilan énergétique européen

Regardons déjà l’énergie à notre disposition avant la catastrophe. En utilisant les données disponibles sur Wikipedia, j’ai fait le petit tableau suivant :

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Bon alors j’ai dû rajouter une ligne « autres », car leurs pourcentages sont un peu foireux, mais bon passons.

En gros, voici, l’énergie que nous avions à notre disposition en Europe en 2015. Déjà, on remarque tout de suite que le pétrole et le gaz y occupent une place disproportionnée – plus de la moitié ! -, que ce soit utilisés tels quels ou pour produire de l’électricité…

ET MAINTENANT…

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En l’espace de quelques jours, nos amis nordiques nous ont quittés, les USA et la Russie sont un champ de ruine, le Moyen-Orient aussi, et nos seules routes commerciales encore viables sont celles qui s’ouvrent sur l’Afrique de l’Ouest et le Maghreb. Qu’est-ce que ça veut dire pour notre approvisionnement en énergie ?

Toujours avec les chiffres disponibles sur Wikipedia pour l’année 2015, j’ai fait trois petits tableaux qui détaillent nos importations en pétrole. Les pays en rouge ont été ou bien rayés de la carte, ou sont soudain inaccessibles… Voyons donc ce qu’il nous reste :

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Au lendemain du bordel, notre bilan énergétique ressemble donc à ça :

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Amputés de 41% de notre offre d’énergie primaire… Plus qu’un tiers de notre approvisionnement habituel en pétrole, et un cinquième en gaz.

Que remarque-t-on ? De jour au lendemain, nos principaux partenaires commerciaux deviennent l’Algérie, le Nigéria et l’Angola, dont nous devenons soudain monstrueusement dépendants.

À partir de là, on peut déjà deviner quelle sera la priorité absolue des gouvernements de l’UE : acheter tout ce que ces trois pays peuvent produire. Voire même se les approprier – c’est un scénario possible. Hors si on prend seulement le pétrole, l’Algérie en produit 68 Mt par an, l’Angola 100 Mt et le Nigeria 100 Mt. Ce qui ne couvrirait même pas la moitié de nos besoins… Pareil pour le gaz, l’Algérie produit en tout 74 Mtep par an, ce n’est pas suffisant pour compenser les presque 300 Mtep manquantes… Sans compter que ces pays ont eux-mêmes besoin d’une partie de leur propre production, et qu’ils peuvent très bien décider d’en limiter l’accès… Et nous, affaiblis, pourrions bien être incapables d’intervenir… Donc dans tous les cas, nous nous retrouvons avec sérieusement moins de pétrole et de gaz, et on peut imaginer de très probables tensions entre les pays de l’UE pour savoir qui aura droit à sa part du gâteau pétrolier africain, que ce soit par contrat ou par les armes…

Aussi, cela pourrait changer notre rapport aux réserves en gaz de schiste que contient le sous-sol européen. On peut imaginer que dos au mur, les pays de l’UE (et surtout la France) reconsidèrent les différentes interdictions et prennent la décision de creuser des puits pour compenser cette soudaine rupture en approvisionnement.

Ensuite pour voir comment ça va bien être moisi dans notre vie de tous les jours, il faut savoir comment on l’utilise ce pétrole et ce gaz.

Prenons le cas de la France :

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Graphique emprunté à JM Jancovici

En gros, si on regarde où se situent les zones rouge et orange, on peut voir que la pénurie  va impacter le transport, notre production industrielle, notre bouffe, et le chauffage.

Alors, en France, le gouvernement dispose de réserves stratégiques de pétrole, en théorie censées être l’équivalent de 90 jours d’importation – 61 jours de consommation intérieure – en cas d’interruption de l’approvisionnement. Sauf que vu les circonstances, on peut parfaitement envisager que l’état aille bien au-delà et prenne les entreprises genre Total, GDF, Areva sous sa houlette, impose le rationnement du pétrole et du gaz, et coupe toute consommation non essentielle…

On peut imaginer les mesures suivantes :

  • L’approvisionnement des armées, forces de police et de gendarmerie, des ambulances, hôpitaux et pompiers devient une priorité pour garantir la paix sociale et le bon déroulement du rationnement.
  • L’agriculture et l’approvisionnement des villes en nourriture deviennent une priorité.
  • Le maintien de certaines industries stratégiques (eau, électricité, produits de base ou industrie pharmaceutique) ayant besoin de pétrole ou de gaz devient une priorité.
  • Augmenter les importations en pétrole des pays encore debout (Nigéria, Angola, Algérie) devient une priorité.
  • Des permis sont accordés pour explorer les gisements en gaz de schistes du nord-est et sud-est de la France.

On peut imaginer que certaines industries non essentielles et exportant principalement vers l’Afrique ou le reste de l’Europe réussissent à jouer de leur influence pour maintenir leur activité, mais pour le reste… Qui pourra encore acheter des jouets, des cartes à gratter, de l’électroménager, etc…? Bref, on peut imaginer une décroissance massive, mais nous reparlerons de cet aspect plus tard.

En revanche, on peut imaginer que cela va être le citoyen lambda qui va bien morfler. Le chauffage ? Ça devient un pull, un manteau, une écharpe. Le transport ? Un vélo, des pieds. Les transports en commun. Peut-être un covoiturage hors de prix dans le véhicule d’un mec capable d’avancer une somme monstrueuse pour faire le plein, ou ayant des contacts dans l’armée. Bref, un pays transi de froid et pratiquement paralysé. Des millions de gens qui ne peuvent plus aller travailler, au chômage technique, ou incapable de se déplacer sur leur lieu de travail, vite remplacés s’ils ne peuvent pas dormir sur place. Une situation qui peut vite virer au chaos – pour rappel, lors des grèves de la loi travail, nous avions frisé la pénurie de pétrole et le rationnement seul avait généré plusieurs épisodes violents aux abords des stations-service, on imagine donc bien comment certains abrutis pourraient réagir à l’annonce de leur privation de diesel… En parallèle, quelques privilégiés : ceux qui travaillent dans l’industrie pétrolière et gazière survivante, ceux qui bossent dans l’énergie en général. Ils deviennent absolument essentiels, le nerf de la guerre. Et ceux qui ont la chance de travailler encore. Pour le reste, c’est plus dur, et on peut parfaitement imaginer un effondrement partiel ou complet de notre civilisation…

Bon alors tout ceci, ce ne sont que les bases de notre Europe quasi sans pétrole et coupé d’une partie du monde. On pourrait aller beaucoup beaucoup beaucoup plus loin sur ce seul aspect. Mais on peut déjà voir se dessiner plusieurs histoires potentielles :

  • Gidéon, jeune berger, habite un petit hameau isolé du Massif central. Alors que la crise s’intensifie, ils se retrouvent progressivement coupés du monde, oubliés des autorités, à plusieurs jours de marche de la prochaine ville… Petit à petit, leurs liens avec l’extérieur s’amenuisent et lorsque l’hiver s’installe, la cinquantaine d’habitants, la plupart retraités, s’organise pour survivre…
  • Ibrahim, commodity trader pour Total, se retrouve envoyé du jour au lendemain en compagnie du président français au Nigéria, avec pour objectif de convaincre le gouvernement de leur vendre plus de pétrole. Hors une fois sur place, il se trouve confronté à la concurrence féroce des Britanniques BP et Shell, des Italiens de chez Eni et des Espagnols de chez Repsol… face à un nouveau dictateur en position de force et bien déterminé à profiter de la crise.
  • Heather, touriste new-yorkaise en vacances à Paris, assiste impuissante à la destruction de sa ville et de son pays. Seule dans cette cité dont elle ne parle pas la langue, dans une région où la pénurie apporte bientôt le chaos, elle devra apprendre à survivre et à se reconstruire.
  • Camille, cadre exécutif dans une compagnie qui produit de l’électroménager, se retrouve soudain au chômage après l’arrêt forcé de ses usines. Seule dans son pavillon de banlieue avec ses deux enfants, bientôt à court d’essence et de nourriture, découragée par l’attente stérile derrière les camions de ravitaillement, effrayée par les pillards qui profitent du chaos pour écumer les résidences, elle décide de se rendre à vélo dans l’exploitation agricole des parents de son ex-mari. À bicyclette, ses enfants, ses bijoux et ses maigres provisions dans une remorque de fortune, elle va traverser toute la France sur des autoroutes vidées de leurs voitures mais peuplées de réfugiés.
  • Arthur, flic un peu ripou sur les bords, est envoyé au coeur de la crise pour protéger les transports de camion-citerne qui vont livrer les industries stratégiques et les agriculteurs. Mais bientôt son passé le rattrape, et il se retrouve pris en tenaille entre son nouveau sens du devoir et ses anciennes amitiés mafieuses…

Alors ce ne sont que de simples exemples d’histoires inspirées par un seul aspect de cet univers post guerre nucléaire – mais comme on le verra par la suite, on a pleins pleins pleins d’autres choses à considérer, et donc pleins d’autres histoires à imaginer… Je dois avouer que c’est d’ailleurs tentant d’en développer quelques-unes – mais je dois me réfréner un peu vu que je travaille sur trop de trucs en même temps en ce moment… Je ferai peut-être une nouvelle de l’une d’entre elles – n’hésitez pas alors à me dire celle que vous préféreriez lire !

Voili, voilou, c’est tout pour aujourd’hui. Si bien sûr, vous trouvez des erreurs, des imprécisions, ou autre, n’hésitez pas à me le signaler – je n’ai pas la prétention de tout connaître et de ne pas me tromper ! Le prochain article de cette série sera consacré au charbon, un autre truc dégueu. Où on verra que notre pauvre Europe isolée n’est pas au bout de ses peines…

 

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