Dépression post-manuscrit. 2.0

Alors il y a quelques mois, j’avais écrit cet article pour parler de l’état dépressif qui m’était tombé dessus après avoir mis le point final à mon premier roman. Que croyez-vous qu’il se soit passé quand j’ai terminé le deuxième ? Bah voilà, rechute.

Il s’est produit à peu près la même chose que pour le premier. Alors que la fin se rapprochait, mon coeur battait de plus en plus fort, et on va dire que j’étais un peu en transe. Complètement aliénée en fait. J’étais en plein dans les dernières pages quand mon fiancé est rentré du boulot : hors de question de lâcher mon pc pour ne serait-ce que lui dire bonsoir, il fallait que je finisse. C’était une obsession, impossible de sortir de l’histoire. Je me suis enfermée sur la terrasse pour avoir la paix, jusqu’au point final. Et comme la première fois, je ne suis pas « redescendue » avant quelques heures. J’ai rejoint mon fiancé, on s’est commandé un repas, mais impossible pour moi de reconnecter avec la réalité. J’étais loin, loin, loin. Alors heureusement, cette fois-ci, je n’ai pas fait de crise de tachycardie. J’étais juste complètement absente, ailleurs.

Le lendemain, la vie n’avait plus d’intérêt. Voilà, comme la première fois, j’étais bloquée dans ma tête, encore quelque part avec mes personnages, loin du monde réel. Et le monde réel était NUL. Sauf que cette fois-ci, j’étais prévenue que ça pouvait arriver. Alors j’ai employé les jours suivants à essayer de reposer les pieds sur terre. C’est-à-dire que j’ai repoussé mon pc et j’ai passé une grande partie de mon temps dehors à rencontrer des gens et visiter Casablanca. Et puis, surtout, j’avais de la chance, les élections arrivaient. Quoi de mieux pour se changer les idées que de suivre cette série de psychodrames à répétition ? Non, sérieusement, c’était House Of Cards. Ça et le surf, j’ai fini par sortir la tête de l’eau, petit à petit.

Je dois avouer que c’est un sentiment assez terrifiant de se sentir soudain complètement étranger à sa propre vie, de perdre du jour au lendemain toute envie ou excitation. Je me marie ? M’en fous. Je pars en vacances ? M’en fous. Je vais être publiée ? M’en fous. Tout ces évènements incroyablement excitants me paraissaient ennuyeux comparé à ce qui passait dans mon crâne, et dans mon crâne uniquement. Comme la dernière fois, il m’a fallu deux-trois semaines pour revenir dans la réalité et me reconnecter avec mes sentiments.

Mais maintenant, je sais que cette menace reste suspendue au-dessus de ma tête et qu’elle est pour ainsi dire, quasi-inévitable : j’ai besoin de m’immerger totalement pour écrire. J’ai besoin de vivre les choses. Quand j’ai repris le travail pour faire les corrections sur le premier tome, après mes longues vacances mariage + lune de miel, j’étais en panique totale, car après toutes ces émotions et expériences bien réelles, j’avais du mal à rentrer de nouveau dans l’univers que j’avais créé. J’avais l’impression de ne plus pouvoir me plonger dedans et de ne plus savoir écrire. C’était la grosse angoisse. Et en même temps, j’étais terrifiée de retourner à nouveau dans ma création et de me déconnecter de la vraie vie.

À l’heure actuelle, je n’ai pas trouvé de point d’équilibre. Alors que je m’immerge petit à petit de plus en plus profond dans mon tome 1 pour le corriger avec l’aide de mon éditrice, j’ai de plus en plus de mal à garder les pieds sur terre. Le soir, lorsque mon mari rentre du travail, difficile de redevenir présente pour discuter, dîner, regarder un film ou une série. Certains jours je n’y arrive pas, le besoin d’écrire devient si pressant que je m’éclipse dans mon bureau après manger. C’est pas très cool pour lui, mais heureusement j’ai le mec le plus gentil et compréhensif de la terre, alors…

Je dois dire que quand j’ai commencé à écrire, je ne m’attendais pas à ça. Pour moi, je me racontais juste une histoire le soir après le boulot. Un loisir comme un autre. C’était sans conséquences, non ? Sauf que plus j’avance, plus je réalise que ce n’est pas un métier normal, que ce travail m’aspire et me vampirise. Le livre se nourrit de moi, en m’instillant un puissant sentiment d’euphorie pour ne pas que je réalise que je suis en train de me faire bouffer. Et quand c’est fini, il me crache, vide, dans ce monde que je n’arrive plus à voir. C’est le jeu ma pauvre Lucette.

Mais je fais des efforts pour essayer de partitionner mon cerveau, de limiter la casse. Je lis, beaucoup – rien de tel que l’univers des autres pour vous sortir du vôtre. Je vais surfer quand les conditions le permettent, sinon je vais courir. Je me force à voir du monde. Je me suis mise à jouer à Minecraft avec mon mec. J’écris mon petit roman réaliste très noir et très cynique. Je gribouille des articles sur ce blog que je m’empresse d’enregistrer en brouillons sans oser les publier. En fait, je fais pleins d’activités très aliénantes pour essayer de m’aliéner de mon aliénation, si vous me suivez. On verra si ça marche. Parce qu’il reste un paquet de corrections à faire (le tome 1 puis le tome 2) et surtout écrire le tome 3. Et vu que le point final de ce dernier sera le point final final final qui va fermer définitivement les portes de cet univers-là, bah je dois dire que j’ai les sacrées chocottes du coup de bambou que je vais me prendre en pleine tronche. Je vous donne donc rendez-vous dans quelques mois pour un article qui s’intitulera Dépression post-manuscrit 3.0.

En attendant, j’ai trouvé de nouveaux articles (en anglais) sur le sujet. Ça fait du bien de savoir qu’on n’est pas seul.

https://www.theguardian.com/books/2010/dec/13/writers-depression-top-10-risk

http://abonnes.lemonde.fr/livres/article/2013/02/14/philip-roth-i-don-t-wish-to-be-a-slave-any-longer-to-the-stringent-exigencies-of-literature_1831662_3260.html

http://www.sunnyray.org/Dealing-with-post-novel-depression.htm

https://www.fastcompany.com/3052655/how-to-deal-with-post-creation-depression

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s