OGM et Science Fiction

Alors oui, cher lecteur, j’ai conscience que ce sujet est casse gueule. Seulement voilà, ça fait trois mois que je n’ai pas entretenu ce blog – la faute à un planning d’écriture légèrement surchargé, une certaine flegme et, il faut le dire aussi, quelques évènements pas agréables du tout – et il fallait bien un article pour me remettre en selle. Celui-ci avait le mérite de me trotter dans la tête depuis un certain temps, et de s’inscrire peu ou prou dans la série « Création d’Univers », tout en étant un peu hors série. Enfin bref, je vais essayer ici de développer tout un tas d’idées d’univers avec les OGM, du sympa au bizarre en passant par le plus réaliste. 

Alors c’est quoi un OGM ? Question un peu bateau, certes, mais il faut bien définir la chose pour ceux qui ont oublié leurs cours de SVT : organisme génétiquement modifié. Ce sont donc des plantes, des êtres vivants, des champignons ou des bactéries dont on a modifié un ou plusieurs gènes dans leur ADN pour leur enlever ou leur ajouter des traits particuliers. Je pense que tout le monde a vu un jour un article passer sur les souris fluorescentes. Prenons-les donc pour exemple : des chercheurs ont réussi à isoler un gène – le mode d’emploi de construction – d’une protéine fluorescente chez une méduse. Ensuite ils insèrent ce gène dans les cellules germinales (spermatozoide et ovocyte) d’une souris, et voilà. Souris fluo. (Bon, c’est over-simplifié, si vous voulez plus de détails sur la transgénèse, regardez par exemple ce site).

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Souris prêtes pour une rave.

Alors les OGM, c’est une avancée technologique formidable. Rendez-vous compte, ça nous a permis de produire de l’insuline en masse pour toutes les personnes diabétiques – en insérant le gène humain chargé de la production de ladite insuline chez la bactérie E. Coli. De la même manière, on a pu produire des hormones de croissance humaine, les vaccins contre l’hépatite B. Les perspectives en terme de recherche sont dingues, contre le cancer ou le sida, par exemple.

C’est encore plus utile pour créer un bel univers SF. Voici donc une liste rapide de possibilités à développer, à chaque fois à partir d’une seule modification génétique :

  • 2059 : le premier humain capable de photosynthèse est né. Se nourrissant principalement de soleil et d’eau enrichie de nutrients, il possède un avantage évolutif incroyable par rapport au reste de l’humanité. Bientôt, de multiples gouvernements décident de modifier leur population, de gré ou de force. Vingt ans plus tard, le monde est divisé entre l’humanité solaire et ceux qui peuvent vivre dans l’obscurité.
  • 2061 : en Allemagne, le parti néo nazi a conquis le pouvoir. Dans les Lebensraum 2.0, les gènes « aryens » sont imposés de force par thérapie génique aux personnes des « races impures ». Açelya, jeune adolescente de descendance turc, récemment déportée, tente de ne pas oublier son identité et de résister au lavage de cerveau qu’on lui impose, alors que ses yeux virent au bleu.
  • Dans un futur proche, un laboratoire identifie les gènes du vieillissement et propose une thérapie contre une véritable fortune. Les élites du monde deviennent immortelles et règnent désormais sans partage sur une humanité bien éphémère.
  • Pettech, une start-up prometteuse dans la biotechnologie, commercialise une nouvelle race de chat mise au point par ses chercheurs, les Intellicats : hypoallergénique, sans crocs ni griffes, sans instinct de chasse et extrêmement intelligente. Sally, jeune retraitée, craque pour Tommy, petite boule de poil adorable, intelligente… et diabolique.

Franchement c’est un bel outil, auquel j’ai massivement recours dans ma trilogie In Real Life (à paraître chez Milan en 2018, oui, je suis obligée de le dire 🙂 ) : dans un monde post-réchauffement climatique où l’humanité a émigré vers des latitudes où il fait soit jour pendant des mois ou nuit pendant des mois, créer des semences capables de s’adapter à ces conditions était un must. Bon, j’ai tout un tas de trucs issus de la bio-ingénierie, mais comme je ne veux pas spoiler mes propres livres, je n’en parlerai pas ici.

Mais soyons un tout petit peu plus réalistes et essayons d’imaginer des scénarios dans un futur beaucoup plus proche, à partir de la situation actuelle. Mais quelle est exactement la situation actuelle ? Quand on parle d’OGM, les débats ont tendance à être assez polarisés : les pro d’un côté, les anti de l’autre. À chaque fois, tout semble se cristalliser autour des plants OGM et de leur éventuel toxicité pour l’homme. Mon impression générale c’est que lorsqu’on parle de semences OGM, très peu ont conscience de ce que c’est, qui les produit et ce qu’on en fait. Donc ce que je vais faire ici, c’est ni plus ni moins regarder quels sont les plants OGMs commercialisés dans le monde, où, dans quels proportions, à quoi ils servent, et vous verrez, ça suffit pour dresser un bon tableau de la réalité, dont on s’amusera à tirer une histoire.

Commençons donc par le commencement : les principaux OGM commercialisés en masse dans le monde sont des plantes. Alors, avant de voire quels types de plantes, regardons d’abord qui les cultivent :

Assez clairement, on peut voir que trois pays cultivent à eux seuls près de 80% des OGMs dans le monde : les Etats-Unis, le Brésil et l’Argentine. Bon. Alors, zoomons sur le cas des Etats-Unis car il est assez représentatif de ce qui se passe dans les deux pays suivants.

Cultiver des OGMs au pays de l’Oncle Sam

Alors je me suis bien marrée (non je rigole, j’y ai passé une plombe) à extraire les données de l’USDA pour 2016 sur l’agriculture américaine – vous trouverez le détail ici. J’ai converti tout ça en hectares :

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54% des cultures cultivées aux US sont occupées uniquement par le maïs OGM, colza OGM, coton OGM qui représentent à eux trois 95% des surfaces OGM cultivées.

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Bon alors en gros, 87% des OGM cultivés ne sont QUE du maïs et du colza. Mais quels sont exactement les particularités de ce maïs et de ce colza? Et bien si l’on en croit l’USDA,  encore, il s’agit d’OGM qui résistent aux herbicides (Ht pour herbicide resistant), qui créent leur propre insecticide (Bt pour Bacillus thuringiensis, la bactérie dont on a implanté les gènes aux plantes) ou qui combinent les deux. Toujours d’après les chiffres officiels : 94% du soja produit aux US est résistant aux herbicides, tout comme 91% du coton, et 89% du maïs. 81% du maïs produit crée son propre insecticide, comme 85% du coton. Il n’est donc pas question de variétés qui résistent mieux au climat, mais de variétés qui facilitent l’épandage d’herbicides ou réduisent l’emploi de pesticides – donc de variétés qui facilitent l’agriculture intensive moderne.

Si l’on zoome encore plus et que l’on regarde quelles variétés commerciales d’OGMs exactement sont cultivées (source ici), on en trouve 33 pour le maïs, 20 pour le soja, 16 pour le coton. Donc en gros, 54% de la surface cultivée aux Etats Unis, soit 70 millions d’hectares, contient au maximum 69 variétés de plantes. Si on enlève le coton, c’est 53 variétés brevetées sur 50% de la surface. Entendons-nous bien, c’est très très très peu, il s’agit d’une forme de monoculture extrême.

La question à se poser ensuite, c’est à quoi servent ce maïs et ce soja ? La réponse est assez simple : en gros, à nourrir des vaches, des poules et des cochons. Voilà. A nourrir du bétail. Plus de 70% du soja produit sert à nourrir des bêtes aux Etats-Unis. Le reste fait de l’huile pour notre consommation. Très peu de tofu quoi. Quant au maïs, 33% servent à nourrir le bétail et 27% à faire de l’éthanol – du biocarburant. Très peu de conserves pour humains.

La situation est peu ou prou la même pour les deux gros pays producteurs suivants, le Brésil et l’Argentine (vous pouvez faire un tour ici pour vérifier, p.26 et p.45) : les principaux OGM cultivés sont du soja et du maïs, Bt et/ou Ht, dont on se sert pour nourrir du bétail. À ceci près que l’augmentation de la surface cultivée dans ces pays se fait grâce à la déforestation.

La production des OGM actuels s’insère donc dans un système industriel : monoculture intensive qui va nourrir l’élevage intensif, pour produire des kilos de viande à bas coût. En résumé, très grossièrement, c’est ça :

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Pour ça :

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À partir du moment où les données du problème sont posées, on peut commencer à s’amuser. Je vais passer sur le drame écologique que représente la monoculture avec sa perte de biodiversité, son impact sur l’érosion et la pollution des sols. Je vais aussi passer sur l’autre drame écologique que représente l’élevage intensif, avec ses émissions de gaz à effet de serre (deuxième émetteur de gaz à effet de serre après le chauffage), son extrême pollution des sols et des cours d’eau, son impact sur les océans. Je ne parle même pas des dégâts sur les habitats naturels. Vous savez déjà certainement tout ça, et si tel n’est pas le cas, vous pouvez aller ici, ici et ici. Oui, vous savez que vous devez manger moins de viande.

Non, ce qui va nous intéresser ici, c’est la perte de diversité au sein de l’espèce cultivée. Rappelez-vous les chiffres pour les Etats-Unis : sur 50% de la surface agricole, on a, au maximum, 50 variétés de soja et de maïs. Et encore, je n’ai pas réussi à trouver le détail de la surface cultivée par variété, mais on peut imaginer que moins d’une dizaine domine facilement les autres – la fameuse règle du 80-20. Or, c’est là que réside le danger : avoir une même espèce plus ou moins partout. Dans l’attente d’un insecte ou d’une maladie résistante qui PAF ! (ça fait des chocapics) va vous zigouiller une énoooorme partie de votre production. C’est plus ou moins ce qu’il s’est passé pendant la grande famine d’Irlande quand la principale espèce de patate cultivée s’est faite détruire par le mildiou : 1 million de morts, 2 million de réfugiés – comme expliqué par cette vidéo qui explique les dangers de la monoculture.
C’est là que ça peut être marrant. Comme le premier article sur le pétrole, que se passe-t-il si tout d’un coup, la production s’effondre ? Une idée pas si déraisonnable que ça, vu le peu de variétés cultivées. Prenons le maïs par exemple, l’une des principales céréales utilisée pour nourrir le bétail.

Postulat de départ : un insecte tueur de la mort ravage la quasi-totalité des cultures de maïs OGM Bt. En quelque semaines la quasi totalité de la production de maïs des Etats-Unis, a disparu :

  • Premier effet : flambée des prix sur le maïs et demande en très forte hausse sur les autres grains. Aubaine pour les autres gros producteurs de maïs : Chine, Union Européenne, Argentine et Brésil (dont la production OGM a été épargnée). Aubaine aussi pour les gros producteurs de blé : Union Européenne, Inde, Russie, et les producteurs US.
  • La flambée du cours des céréales met beaucoup de pays importateurs de nourriture à mal : principalement des pays du Moyen Orient et d’Asie Centrale. Risque de nouvelle déstabilisation de ces régions et d’émeutes de la faim, de surconsommation d’aliments de substitution comme le poisson – possible surexploitation des stocks halieutiques (OCDE, p. 11).
  • Voici les matières premières qui rentrent dans l’alimentation des animaux aux Etats-Unis, d’après l’AFIA (American Feed Industry Association). Si on supprime le maïs, ce sont près de 54% des aliments des animaux qui disparaissent :Capture d’écran 2018-01-14 à 18.18.35.png
  • La réaction du gouvernement US sera alors déterminante : sans aides, les éleveurs peuvent éventuellement ne pas avoir assez de liquidité pour acheter d’autres grains dont le prix aura fortement augmenté (grains qui représentent déjà 60-70% des coûts de production). On peut imaginer une situation (très hypothétique) : le gouvernement ne réagit pas à temps > des centaines d’exploitation font faillite > des centaines de millier de bêtes sont envoyées aux abattoirs > l’afflux soudain de viande sur le marché entraîne une forte baisse des prix temporaire > le très faible prix de la viande conjugué aux prix élevés du grain et du fourrage finit d’achever la plupart des autres exploitations. Effondrement partiel de l’industrie de l’élevage aux Etats-Unis.
  • On peut s’attendre à des dérégulations massives pour laisser les bêtes paître dans les parcs nationaux aux Etats-Unis et une recrudescence des campagnes d’abattage de loups, coyotes et ours, une explosion du nombre de conflits avec les prédateurs naturels (comme c’est déjà le cas).
  • Les ventes de semences OGM s’effondrent et les entreprises de bio-technologie sont mises à mal.
  • La viande redevient un produit de luxe aux US, et c’est toute une société qui doit réapprendre à manger. Les alternatives végétales connaissent un boom fulgurant et un nouveau marché apparaît.
  • L’autre effet à considérer, c’est l’impact sur la production d’éthanol aux US  – 98% de l’éthanol vient du maïs aux Etats-Unis. On peut imaginer que la production de bio-éthanol, sans disparaître, va diminuer et considérablement augmenter la flambée du prix du maïs et la compétition avec l’élevage pour cette ressource va s’accroître.

Bon, ce ne sont que quelques hypothèses très hypothétiques à très court terme – environ un an. On pourrait se projeter un peu plus loin pour voir l’effet à long terme – impact sur le futur des OGMs et futures régulations, possible crise financière, impact sur les régions potentiellement déstabilisées (deuxième printemps arabe au Moyen Orient?)… Mais arrêtons-nous là pour l’instant et commençons la production d’histoires :

  • Matthew, producteur de boeuf de l’Iowa, doit se résoudre à fermer l’exploitation familiale suite à la flambée des cours des céréales. De son cheptel, il ne pourra garder que Rick, son taureau reproducteur et fierté de la famille, qu’il emmènera avec lui sur les routes dans l’espoir de vendre sa semence aux exploitations survivantes. Lors de son road trip à travers la campagne ruinée, il fera la connaissance de Tom, producteur de maïs qui a lui aussi tout perdu.
  • Karin, à la tête d’une grande entreprise bio-tech, assiste impuissante à la destruction de son produit phare et l’effondrement de la demande pour ses semences. Le cours de l’action chute, sa place à la tête de groupe est remise en question. S’engage une course contre la montre : développer la nouvelle variété de maïs capable de résister à ce nouveau fléau avant les autres laboratoires.
  • Tamara, jeune environnementaliste aux idées arrêtées se réjouit de la destruction des cultures OGM et des difficultés d’une industrie qu’elle a toujours haïe. Mais quand face à la crise de l’élevage, le gouverneur de son état autorise les cheptels à paître sur les terres publiques et les éleveurs à abattre les loups, son sang ne fait qu’un tour. Convaincue avec son groupe d’amis que l’action pacifique ne sert plus à rien, ils décident de prendre des armes et des tentes pour défendre eux-mêmes la vie sauvage.
  •  Pablo et Jack, deux jeunes start-uppers de la Silicon Valley, voient affluer les investissements et un engouement sans précédent pour le produit qu’ils développent : de la viande végétale. Mais avec la croissance fulgurante de leur jeune société, viennent aussi les premières tensions et désaccords. Quand Jack embauche sans le consulter une directrice marketing à tomber mais pas assez qualifiée, pour Pablo, c’est la goutte d’eau : désormais il fera tout pour prendre le contrôle de l’entreprise et en chasser son ami d’enfance.
  • Cathlyn, mère célibataire au budget serré, s’inquiète de ne pas pouvoir mettre autant de viande qu’avant dans l’assiette de ses enfants. Avec d’autres mamans de l’école, elle décide de contacter directement des producteurs afin de leur acheter du poulet en gros. Mais débordée par son initiative, elle se retrouve soudain à la tête d’un petit business florissant.

Voilà. Bon, ce sont des petites histoires jetées comme ça sur le papier – libre à vous de les prendre et d’en faire ce que vous voulez, même s’il n’est pas exclu que je m’empare un jour de l’une d’elles.

That’s all folks, la prochaine fois qu’il y aura un débat pro vs anti-OGM à un dîner, quelle que soit votre opinion, vous pourrez vous la péter avec toutes les merveilleuses statistiques que je me suis amusée (lol) à miner au fin fond des sites officiels pour vous.

 

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Une réflexion sur “OGM et Science Fiction

  1. Sybille dit :

    Canon !
    Merci pour cette belle démonstration. Tu as une façon très didactique et éclairante de relier de façon systématique les aspects technologiques, politiques et environnementaux pour les mettre en scène dans une histoire à échelle humaine.

    J'aime

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