Terminer une trilogie

Quand je me suis lancée dans l’écriture d’In Real Life il y a à peu près trois ans, je ne savais pas dans quoi je m’embarquais. Je peux le dire maintenant avec du recul, je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait. À l’époque j’étais manageur de projet pour Gillette, je contemplais devant moi la longue carrière en logistique prévue sur le papier jusqu’à la retraite. Pour me détendre, je faisais du chant lyrique, de la cuisine, je sortais boire des verres avec mes amis, je courais avec mon chien, je faisais un peu de couture, je profitais de mon copain. Pendant les vacances, j’allais surfer.

Il y a un mot anglais que j’aime beaucoup et que j’ai toujours du mal à traduire, c’est « the drive ». « To have the drive » : avoir un but, un moteur, quelque chose qui vous pousse à vous lever le matin.

Il y a trois ans, j’avais une vie plus qu’agréable, avec un copain formidable, des amis et des proches exceptionnels, des loisirs, mais le fait est que je n’avais pas ce « drive ». Je n’arrivais pas à trouver une signification, un sens à mon existence. Quelque chose qui me dépasserait. Ça, ça a changé quand je me suis mise à écrire. Ce n’est pas venu tout de suite. Les débuts ont été difficiles. Il fallait créer l’univers, jeter des plans sur le papier, imaginer les premières scènes… Pour me motiver, j’ai écrit au départ pour ma plus jeune soeur : je me suis dit que si je lui envoyais les chapitres au fur et à mesure, cela m’aiderait à garder un rythme. Je me suis faite violence au début, pour me forcer à m’assoir presque tous les jours devant mon écran. Et petit à petit, l’obligation s’est transformée en envie irrépressible. Les moments de creux de ma journée sont devenus des occasions d’imaginer ce que je pourrais écrire le soir venu. Je ne parlais plus que de ce livre que je confectionnais, à presque tout le monde – et j’ai dû bien les saouler. Bref, j’ai basculé dans l’obsession, sans réaliser à quel point celle-ci allait changer mon existence.

Parce que ces livres ont tout changé. Ma vie d’abord, puisque le premier tome m’a ouvert les portes du monde de l’édition et que je peux désormais envisager de changer définitivement de carrière. Mais aussi, et surtout, mon approche de la vie. Pendant ces trois dernières années, mon obsession était d’accoucher de cette histoire. Je me suis levée tous les matins parce que j’allais écrire. Il fallait sortir le premier jet du premier tome. Le corriger. Lui trouver un éditeur pour continuer de le faire vivre. Puis écrire le deuxième tome. Le corriger. Puis le troisième tome. Il fallait réussir un jour à mettre le mot « FIN » sur une page, réaliser le destin de mes personnages. Je me suis mise à redouter les vacances, périodes pendant lesquelles je ne pourrais pas écrire. J’ai arrêté de jouer aux jeux vidéos et de regarder des séries. J’ai arrêté de sortir tard le vendredi soir car je ne voulais pas avoir la gueule de bois le week-end. J’ai presque arrêté de sortir tout court. Et puis je ne suis bientôt plus arrivée à profiter d’autres loisirs. La plupart des moments où je n’étais pas en train de me raconter mon histoire me paraissaient tellement fades… Je me suis mise à vivre en grande partie dans ma tête où il se passait un tas d’aventures, délaissant souvent « la vraie vie », pour faire de l’écriture la clé de voûte de mon existence.

Mettre le point final à cette histoire a donc été surréaliste. C’est terminé. Je vais encore revoir les personnages lors des (nombreuses) corrections qui attendent encore les trois manuscrits, mais voilà, leurs aventures sont finies. Mes aventures imaginaires avec eux aussi donc. C’est une sensation étrange. Douce et amère. La joie d’avoir mené à bien ce projet, mais le déchirement de devoir sortir de cet univers, de laisser mes personnages. Voilà, j’ai tout figé dans le papier et bientôt ils vivront dans la tête d’autres personnes. C’est fou. Et pour la première fois depuis trois ans, je n’ai pas une histoire à terminer. Trop bizarre.

Maintenant j’essaie de me donner du temps pour vider un peu ma tête, couper le cordon, avant d’attaquer mes projets suivants. Et puis je dois m’atteler bientôt aux toutes dernières corrections du tome 1, donc déjà démarrer quelque chose de nouveau serait un peu stupide. Mais le fait est que je tourne en rond chez moi depuis trois jours. Je ne sais plus quoi faire de moi-même quand je n’écris pas. Je ne sais même plus ce que je faisais avant, quand je n’écrivais pas. C’est ça le principal changement. Maintenant, tous les jours, il faut que j’écrive quelque chose ou je deviens chèvre. Je jette des idées sur le papier pour les livres suivants. Des petits bouts que je rassemblerai pour faire des plans. Je me documente. Je commande des livres et écoute des podcasts. Je joue avec photoshop pour essayer de modeler un futur personnage. Bref, je suis incapable de faire autre chose que de créer des histoires désormais. Bref, j’ai le drive.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s