L’histoire de Scarlett

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Elle s’appelle Scarlett. Je l’ai appelée comme ça car la première fois qu’elle est venue manger des croquettes dans mon jardin, elle avait déjà un oeil crevé. Il lui fallait donc un nom de pirate. Scarlett est née dans mon quartier, près de la benne à ordures. Comme ses frères et soeurs, elle a un sublime manteau beige, avec des rayures plus foncées sur la tête et les pattes, un oeil d’un bleu lumineux. Comme ses frères et soeurs, Scarlett est belle. Elle a découvert vers 3 ou 4 mois que je nourrissais les chats de la rue. Elle s’est approchée avec prudence de la gamelle en poussant de petits cris, et a continué de miauler en mangeant.

 

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Bientôt, elle ramenait toute sa fratrie à mon point de distribution. Alors que petit à petit, je parvenais à l’approcher, parfois à lui voler un ou deux câlins, j’ai vu le ventre de ses soeurs s’arrondir. Mises enceintes trop jeunes par le gros Carlos, un mâle noir et blanc du quartier que j’appelle comme ça parce qu’il il a une tête de narco-trafficant avec sa moustache.
Quand je rentre de vacances, jeudi dernier, je ne vois Scarlett nulle part. Pourtant elle restait toujours à proximité de la maison et venait quand je l’appelais pour l’heure des croquettes. Je m’inquiète, forcément. Le lendemain matin, dès que je sors, elle est là, sur le pas de ma porte. Comme si elle m’attendait. Son oeil que j’avais auparavant réussi à soigner à coup d’antibiotiques cachés dans la bouffe, est purulent. Elle est affreusement maigre. Elle refuse les croquettes. Elle ne veut pas manger. Elle se frotte contre moi, cherche les câlins, alors que j’avais toujours eu beaucoup de mal à l’approcher. Je ne sais pas ce qui me fait penser que c’est un adieu. Elle ronronne sous mes doigts et dans ma tête, c’est la panique. Elle vient me voir une dernière fois, peut-être pour dire merci, et elle va se laisser mourir. Elle va se rouler en boule dans un coin et un des gardiens la jettera à la poubelle.

Je me précipite chercher une cage de transport et réussis par je ne sais quel miracle à pousser son tout petit corps défendant à l’intérieur. Je fonce chez le vétérinaire. Il examine son œil, pas beau à voir, très douloureux. Tout de suite, il note qu’il y a autre chose. « Quelque chose l’a complètement traumatisée. Vous savez ce qu’il s’est passé ? Il lui est arrivé un truc. ». Mais je ne sais pas pourquoi elle a perdu autant de poids et pourquoi son infection à a redémarré. Je la ramène chez moi avec une grosse dose d’antibiotique, d’antidouleur, de la pâté spéciale rémission… Mais Scarlett ne bouge pas. Elle reste sous mon fauteuil, prostrée. Je me rends compte qu’elle perd du sang. Ses mamelons sont gros. Je rappelle mon veto : elle a peut-être eu des petits. Pourtant elle n’avait presque pas de ventre quand je suis partie en vacances quelques jours avant. On suspecte une fausse couche, comme elle est très jeune. Qu’importe, par acquis de conscience, serviette chaude à la main, je sors dans la rue avec ma mère, l’oreille tendue vers le moindre petit couinement. Je ne veux pas laisser des toutes petites choses mourir de soif ou de froid dehors, sans leur maman. Je n’aurai pas à chercher loin. Jacques, le gardien d’une des maisons, a vu ce qu’il s’est passé. Scarlett a mis au monde un unique chaton dans un tas de feuilles en face de chez moi. Il l’a entendu couiner. Puis un matin, plus du tout. Il a trouvé le bébé mort, écrasé par la voiture des voisins. « Quelque chose l’a complètement traumatisée »… Deux jours après, Scarlett venait me faire ses adieux et je la sauvais contre son gré.

IMG_9024Sur la photo ci-contre, Scarlett a mal. Elle se remet de l’opération qui l’a privée de son utérus et ses ovaires, mais qui lui a sauvé la vie. Elle n’avait pas évacué le placenta, le col ne s’était pas refermé et elle risquait la septicémie. La route de la rémission sera longue et difficile, tout n’est pas gagné, mais si elle continue de se battre et de me laisser lui donner ses médicaments, soigner son œil et sa cicatrice, une très belle vie l’attend. Ma maman a décidé de l’adopter, et je l’amènerai en France dès que ses papiers seront en ordre. Scarlett va avoir quatre copains chats dans une grande maison à la campagne. Elle va pouvoir chasser les papillons et rentrer pour l’heure de la pâté, sans plus avoir à se soucier de trouver un abri pour la nuit ou une source de nourriture. Le temps de la survie est terminé pour elle.

Scarlett est le quatrième chat que je sauve, après mes trois petits assistants que j’ai gardé auprès de moi. C’est une satisfaction d’arracher un chat à une vie de misère. Mais c’est une petite victoire dans un combat sans fin. Il y en a tellement dehors. Les rues en sont pleines. Tous les jours, je nourris Cloé, Philomène, Caracole, Sahara, Victoria. Je nourrirai leurs petits quand elles me les amèneront. J’espère pouvoir les attraper pour les stériliser, leur offrir une vie plus confortable, qui ne sera pas rythmée par les bagarres pour les mâles, les chaleurs et les portées pour les femelles – souvent jusqu’à ce qu’elles meurent lors d’une fausse couche ou tout simplement d’épuisement. Mais le temps qu’ils me fassent suffisamment confiance, le temps qu’ils soient assez âgés pour l’opération, c’est souvent trop tard. Ils disparaissent ou reviennent avec un énorme ventre. Et je ne peux ensuite pas priver des bébés de leur mère.
Et puis il y a tous ceux qui meurent, partout, les yeux pleins de pus et la gueule pleine d’ulcères, le ventre secoué de spasmes ou les babines moussantes. Le trio de l’enfer coryza/typhus/rage élimine les petites boules de douceur dans l’indifférence la plus totale. Je ne mentionne même pas les mauvais traitements des humains qui me donnent envie de renier mon espèce. C’est très dur d’accepter qu’on ne peut pas tous les sauver. D’accepter qu’on ne peut pas remplir sa maison de chats errants. Qu’il faut faire ce qu’on peut, les aider dans la mesure du possible, un à la fois. Cette fois-ci, c’était le tour de Scarlett.

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