« Comment on écrit un roman ? »

La dernière fois qu’on m’a posé cette question, c’était à la remise du prix A lire et à liker de la librairie Mémoire 7. Gros blanc. Puis j’ai buggé, bafouillé, pour finalement me taire (pour ceux qui me connaissent, vous savez à quel point c’est rare) avant de changer de sujet. C’est à ce moment que je me suis rendue compte à quel point je détestais, profondément, viscéralement, cette question. Pourquoi ? Parce que la réponse courte c’est : « heu… je… heu… j’en sais rien », et la réponse longue, que je vais tenter de développer ici, est à la fois trop longue, trop remplie d’incertitudes, d’interrogations et d’hésitations sur mes choix narratifs pour ne pas décevoir voire saouler un interlocuteur en quête d’une réponse simple, efficace et précise, une réponse qui permettra de rebondir et d’avoir une conversation autour d’un verre de blanc. Bref, quand vous aurez lu cet article, vous comprendrez pourquoi je me suis dépêchée de botter en touche.

5 livres, 5 façons de m’y prendre

Pour ceux qui ont suivi un peu l’aventure littéraire, vous savez qu’au début de ce blog, j’ai décrit la méthode que j’ai utilisé pour écrire le premier tome d’In Real Life, en résumé :

  • Définir l’univers
  • Faire un plan approximatif de l’histoire (du début à la fin des trois tomes)
  • Faire un plan détaillé du tome un, découpé en chapitres
  • Découper les chapitres en scène
  • M’atteler à l’écriture du premier jet

Voilà, en gros et en bref, comment j’ai obtenu une ébauche de roman, ébauche ensuite retravaillée un nombre incalculable de fois pour obtenir le livre que vous avez peut-être lu.

Cette méthode a entièrement changé pour l’écriture des tomes 2 et 3. Déjà parce que pour le tome 2, je n’ai pas respecté mon plan originel, qui s’est retrouvé modifié trois ou quatre fois – je vous fais grâce des raisons qui m’ont amenée à réécrire une dizaine de chapitres entièrement à quatre reprises. Et ensuite pour le tome 3, j’ai carrément abandonné le plan détaillé. Pourquoi ? Mais parce que depuis le début de l’aventure, il s’était écoulé deux ans, deux ans pendant lesquels j’avais rêvé de ce tome, tout écrit en fonction de ce tome, et donc quand je suis arrivée à son écriture, j’avais TOUT dans la tête, TOUT, TOUT, TOUT, TOUT, TOUT. J’ai juste fait un embryon de plan pour me servir d’aide mémoire, et ensuite j’ai rédigé le livre d’une traite en quatre mois. Contrairement aux deux premiers tomes, je n’ai quasi rien changé à ce roman, et les révisions ont été d’une facilité et rapidité déconcertantes.

Donc déjà, là, nous en sommes à trois livres d’une même série, et trois méthodes différentes, qui vont de la planification totale pour arriver à une ébauche retravaillée 50 fois, jusqu’à l’écriture compulsive d’un bouquin déjà arrivé à maturation complète dans ma tête pour obtenir un roman presque abouti en premier jet.

Qu’en est-il de ma deuxième histoire, Migraines, anciennement Ravages ?

Eh bien quatrième roman, quatrième méthode : déjà, j’ai commencé sans plan. Oui, oui, pas de plan du tout. J’ai écrit les 50 pages de ce roman en parallèle du tome 2 d’In Real Life, le soir, pour me détendre de rédiger ce bouquin. J’avais le concept de l’intrigue seulement, j’ai laissé les personnages venir à moi. Puis j’ai mis ces 50 pages de côté environ un an – parce que mon chéri voulait me voir le soir, Monsieur a de ces exigences ! – et je les ai reprises après avoir terminé le troisième tome d’In Real Life. Très vite, il m’est apparu que je ne pouvais pas continuer d’improviser : j’ai donc recommencé à programmer… sauf que je n’ai pas fait un plan comme pour In Real Life, j’ai surtout travaillé mes personnages, leur vie, aspiration, quel allait être leur arc narratif, et en parallèle, quel allait être le déroulé des évènements et comment allaient-ils y réagir. Ça m’a donné sept histoires à mixer pour que les points de vue s’enchaînent. Et je m’y suis remise. Comparé à In Real Life, j’avais l’impression d’avancer comme un escargot, à force de sauter d’un personnage à l’autre… Ce n’était d’ailleurs qu’une impression, puisque j’ai terminé en trois mois un premier jet de 727 000 caractères espaces compris qui n’a nécessité que peu de corrections – ou peu comparé aux deux premiers tomes d’In Real Life.

Après l’architecture pour In Real Life, j’étais donc passé au jardinage pour Migraines, et un jardinage qui a surtout consisté à faire de l’hybridation de branches narratives sur un tronc principal.

Et enfin, Marie. Bordel, par où commencer ? En fait, c’est la méthode d’In Real Life, mais dans le désordre : j’avais l’histoire de base, des tas de scènes dans la tête depuis des années, mais pas d’univers. J’ en ai donc travaillé un aux petits oignons, en créant une histoire du monde tel que nous le connaissons jusqu’aux années 2040 – basé sur les projections du GIEC, mes connaissances d’ingénieur sur l’énergie et les ressources minières, ma culture scientifique pour l’introduction et le développement de nouvelles technologies, et c’est, je crois, mon univers le plus abouti pour l’instant. Ensuite, comme pour Migraines, j’ai fait connaissance en détail avec mes personnages. Et puis comme j’avais déjà le plan en tête je me suis lancée dans le premier jet sans prendre la peine de le détailler. Sauf que… Sauf que bordel, dès que j’ai commencé à écrire, la fin s’est mise à changer dans ma tête. Une fois, deux fois, trois fois. Arrivée au tiers du roman, j’ai dû tout mettre en pause parce que je n’y voyais plus rien. Les images de l’histoire que j’avais auparavant entièrement en mémoire, comme pour le tome 3 d’In Real Life, étaient devenues mouvantes, changeantes au point que je bloquais sur ce à quoi devait ressembler la suite de l’histoire. Du coup plutôt que de faire de l’improvisation et risquer de devoir tout réécrire, j’ai préféré mettre par écrit un plan, choisir UNE fin, avant de reprendre l’écriture.

Et voilà, cinquième roman, cinquième méthode qui combine un peu toutes les autres.

Et là, j’ai seulement abordé la conception de l’histoire, je n’ai pas parlé technique, sens du rythme, sens du récit, style… Le style, je le travaille de plus en plus par exemple : je considère que pour l’instant, je n’ai pas encore trouvé le mien, cette voix reconnaissable qui fera qu’on se dira à la lecture d’une page « Oh tiens, mais c’est du Maiwenn Alix ». Cette voix, je cherche encore à la saisir, à la rapprocher d’un certain idéal esthétique – qui, je ne me fais pas d’illusions, continuera de m’échapper jusqu’à la fin de ma vie, même si ça ne m’empêchera pas de m’acharner. J’avale donc des kilomètres de livres, je m’immerge dans la prose de mes écrivains préférés (Jean-Philippe Jaworski, si vous lisez ces lignes, coeur sur vous), je pense chaque phrase, je les tourne et retourne, je cherche dans mes affaires la vieille liste des figures de style établie par mon prof de français, j’écris, je réécris… Par contre, je ne travaille ni le rythme ni le sens du récit : ça me vient instinctivement, les mots coulent ou ne coulent pas, et je serais bien en peine d’expliquer comment je le sens.

Voilà donc, j’ai écrit quatre romans, je travaille sur un cinquième, je suis publiée, j’en ai fait mon nouveau métier, ma nouvelle carrière, mais bordel, par quel miracle j’arrive à les sortir de ma tête ? Pour l’instant, je n’en sais fichtrement rien, ça change tout le temps. Du coup, si un jour vous me croisez et que vous me posez cette question, ne vous étonnez pas de me voir bugger. 😉

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