Migraines – Première micronouvelle

Vous vous souvenez de mon roman Migraines, celui qui m’a permis de décrocher mon agent littéraire, et qui traite d’une épidémie un peu spéciale ? Eh bien comme l’actualité rattrape la fiction, je vous propose de découvrir l’univers de Migraines à travers une série de petites nouvelles que je publierai ici chaque dimanche à 15 heures. J’espère que cela vous aidera à passer un meilleur confinement !

Le pitch de Migraines : une épidémie de méningite virulente se déclare dans une émission de télé-réalité, fait des ravages en France et dans le monde, jusqu’à ce qu’on réalise qu’elle épargne les enfants et une partie des adultes. Une partie des adultes qui ont tous un point commun. Lequel ? Pour le découvrir, il faut lire la première micronouvelle !

Envie de la savourer sur votre liseuse ? Téléchargez le fichier en cliquant sur le lien ci-dessous :

LOUIS – Jour 143

« Vous écoutez RTL, il est 8 heures, l’heure de votre exercice mental matinal avec… »

Louis se lève d’un bond. Dans le studio, il fait grand jour et ce truc humide sur ses orteils dans son rêve, ce n’est pas une jolie blonde, c’est la langue du chat. Non, non, non, non, comment a-t-il pu dormir aussi tard ? Et où est son caleçon ? Tant pis, il attrape son jean et son tee-shirt qui traînent sur le dossier de la chaise de bureau et les enfile à toute vitesse. Voilà que le chat miaule maintenant.

  • Mais tu pouvais pas chouiner il y a une demi-heure quand le réveil a commencé à sonner, toi ?

Louis attrape son vieil East-Pak et se précipite dans l’entrée. Il ne trouve pas non plus ses chaussettes, pas grave, il passe ses baskets sans même en défaire les lacets. Sans prendre le temps d’éteindre la radio ou de nourrir le pauvre Caramel qui hurle désormais comme un dément, il claque la porte.

L’air est vif en ce début de printemps et dans sa petite rue du Quartier latin, on marche d’un pas rapide en regardant droit devant soi. Louis se met à courir. Il a peut-être encore une chance d’y arriver à temps s’il bat son record de vitesse sur Stravia. Il évite de justesse la collision avec un passant, manque de se faire écraser à l’angle de sa rue, déclenche une vague de sourires amusés à la terrasse d’un café philo quand il passe devant, rouge et en nage, mais au bout de sept minutes et vingt-huit secondes d’un sprint endiablé, il arrive devant la Sorbonne.

Merde, une foule compacte se presse devant les portes. Louis tend le cou. Les deux vigiles laissent encore rentrer du monde, tout n’est pas perdu. Il se rapproche de la file, prend place derrière un vieux monsieur qui attend son tour en lisant Sartre. Typique du débutant. Louis s’apprête à ouvrir sa sacoche pour sortir son exemplaire de Nietzsche et montrer à ce débutant comment on philosophe sérieusement, quand le vigile s’exclame par-dessus la foule :

  • Mesdames, messieurs, les amphithéâtres sont pleins. Merci de… 
  • Mais je peux pas manquer ce cours, l’interrompt une voix de jeune femme, ça fait une heure que j’attends, je suis déjà ric-rac.
  • Désolé, mademoiselle, il fallait vous y prendre plus tôt. Si vous êtes ric-rac, rapprochez-vous d’une boîte à livres.

Là, Louis panique. Comment va-t-il faire s’il ne peut pas suivre un cours aujourd’hui ? Il a tiré sur la corde toute la semaine en bossant sur des plans marketing idiots, son patron ne l’a pas lâché d’une semelle, il est à la limite, il le sait, il sent le petit point qui se réveille au-dessus de son sourcil droit. Vite, il sort son portable de sa poche et ouvre l’application calepin. Il avait noté plusieurs options pour ce samedi… Voilà, oui, dans trente minutes, il y a une lecture publique au Champ-de-Mars. Il a encore le temps d’y aller. Vite, il se remet à courir : la petite foule se disperse et il doit absolument arriver à la station de taxis avant tous les recalés qui ne manqueront pas de s’éparpiller dans la capitale. Heureusement, trois véhicules attendent déjà le client à l’angle de la rue. Louis frappe à la vitre de la première voiture et le chauffeur lui fait signe de monter.

  • Vous allez où ? demande-t-il en baissant la radio.
  • Au champ de Mars, arrive-t-il à articuler, à bout de souffle.
  • C’est parti.

Le taxi remonte le volume et démarre la voiture.

« Une particule quantique, contrairement à la vision classique, a une position x dénie à ∆x près, et une quantité de mouvement px (suivant l’axe Ox) dénie à ∆px près. »

C’est là que Louis pense à regarder la cabine dans laquelle il vient de s’installer. Au rétroviseur se balance un petit atome au rythme des accélérations et décélérations du véhicule. Sous les sièges avant sont mis à la disposition du client : « Une brève histoire du temps – Stephen Hawking », « Sur un point de vue heuristique concernant la production et la transformation de la lumière – Albert Einstein », « L’inertie d’un corps dépend-elle de son contenu en énergie ? - Albert Einstein ». Le sang de Louis se fige. Il est tombé sur un taxi physicien. Surtout, ne rien dire de ce qu’il va faire au Champ-de-Mars, le type pourrait devenir agressif. Louis attrape le premier livre qui lui tombe sous la main, celui de Stephen Hawking et essaie de faire comme si ça l’intéressait.

  • Ah… Très bon choix, dit le chauffeur dans son rétro. Mais dites-moi voir, avant que vous attaquiez le livre et ensuite je vous dérange plus… Théorie des cordes ou gravité quantique à boucles ?

Oh bordel. Il est tombé sur un extrémiste, un vrai. S’il répond mal, il serait bien capable de lui demander de justifier sa position, et il se rendra compte qu’en plus de n’y comprendre fichtrement rien, il s’en fiche carrément, de la physique. Louis prend une grande inspiration et répond alors avec toute l’assurance dont il est capable :

  • J’attends que la science tranche pour me prononcer en faveur d’une théorie ou d’une autre.
  • Allez… Vous devez bien avoir une préférence, non ? Hein ? Une que vous trouvez plus probable que l’autre ?
  • Je… Heu…
  • Allez, dites-moi quoi.

Merde, le type ne va pas le lâcher. « À toute particule d’énergie E et de quantité de mouvement p, on peut associer… » À la radio, le professeur continue d’énoncer son cours.

  • Allez, ça restera entre nous.
  • Je… Heu… Gravité quantique…
  • À boucles ! complète le gars en exultant. Je savais que vous étiez un vrai ! Bon hein, je vous aurais pas jeté de mon taxi si vous m’aviez répondu les cordes, mais on aurait pas été copains, quoi. Bon, bon, je vois que vous voulez lire, je comprends, moi aussi ça m’arrive de me retrouver ric-rac…
  • Je…

Louis s’apprête à protester, il est limite, d’accord, mais pas ric-rac non plus, il ne faut pas abuser… Mais il se ravise. Peut-être que s’il lui répond par l’affirmative, le gars lui foutra la paix.

  • Oui, oui, je suis ric-rac, dit-il alors. Dure semaine, vous voyez. Mon patron ne m’a pas lâché, j’ai pas arrêté. J’ai plus que les week-ends pour compenser, et encore…
  • Ne vous inquiétez pas, je vois, je vous laisse tranquille.

Et enfin, le chauffeur la ferme et retourne à l’écoute de son émission. Une chose au moins n’a pas changé après l’épidémie, les taxis parisiens vous imposent toujours leurs opinions politiques au moment le plus inopportun et vous forcent toujours d’une manière ou d’une autre à prendre parti.

Louis tente de se plonger dans la brève histoire du temps, lui qui lui court après depuis ce matin, mais il n’y arrive pas. Il regarde sa montre. Plus que quinze minutes pour y être et il y a du trafic. Ça s’annonce mal.

« Tout de suite, l’agenda du week-end. On commence par un évènement France Culture qui débute dans quelques instants au Champ-de-Mars où le philosophe Carl Rovensplatz expliquera sa vision de la phénoménologie à l’heure de la… »

  • Ah non, on va pas s’encombrer le cerveau avec ces conneries, râle le chauffeur en baissant le son.

Leurs regards se croisent brièvement dans le rétroviseur et Louis plonge aussitôt le nez dans son bouquin.

  • Attendez, ne me dites pas que vous allez là-bas pour vous farcir la tête avec ces saloperies ? Vous faites pas partie de ces philosopheurs à la petite semaine qui pensent s’en sortir en coupant des cheveux en quatre ?
  • Heu…

Mais Louis n’a même pas le temps de nier. Le taxi s’arrête dans un crissement.

  • Dehors ! Je n’aurai pas de philosopheur de mon taxi ! Les gens comme vous sont dangereux ! Vous pourrissez les capacités mentales des autres et vous entravez le progrès scientifique, DEHORS !

Louis a juste le temps d’attraper son sac à dos que le taxi repart déjà en trombe. Le voilà en plan au milieu de la rue de Babylone, sans moyen de locomotion et avec la rage de s’être fait jeter comme un malpropre par un type qui dit aimer la physique, mais n’a probablement jamais résolu une équation du second degré de sa vie. Lui, au moins, il peut contribuer au champ de connaissance qu’il apprend, merde ! Bon, il ne reste plus qu’à commander un Uber. Furieux, Louis tâte sa poche de pantalon. Merde… Son téléphone ! Il n’a plus son téléphone ! Il a dû rester sur la banquette arrière… Louis se met à courir dans la rue, mais c’est idiot, il est trop tard, le type est déjà loin. Bon sang, comme si cette matinée n’était pas déjà assez pourrie, comme s’il n’était pas déjà limite… Si ça continue, il va vraiment finir par être ric-rac. Que faire maintenant ? Il ne sait même pas comment contacter la société de taxi. Merde, il n’a plus que cinq minutes pour atteindre le champ de mars ! Louis se remet à courir.

Il y a encore un an, Louis aurait passé son samedi matin à cuver sa cuite de la veille au fond de son lit. Il aurait commandé un DoMac avec Uber Eats, puis il aurait mis la télé et bouffé son Big Mac devant American Dad, avant d’enchaîner avec les Nuggets sauce curry devant Family Guy. Voilà qu’il se retrouve à courir après un cours magistral sur la phénoménologie. Quelle vie, quand même !

Quand il arrive, enfin, en nage, en vue du Champ-de-Mars, il sait qu’il est trop tard. La conférence a commencé et il ne doit plus y avoir de places depuis longtemps puisque la foule déborde sur les trottoirs. Peut-être qu’en se plaçant là-bas, pas trop loin de ce haut-parleur, il pourra entendre quelque chose. Il se maudit encore une fois d’avoir laissé son téléphone dans le taxi, s’il l’avait encore eu, il aurait pu suivre le cours sur le site de la radio.

Louis avise un carré de bitume de trente par cinquante centimètres qui lui permettra de s’assoir parmi ce groupe qui prend déjà des notes. Il enjambe quelques sacs et des genoux, prend place dans son petit coin et attrape son carnet dans son East Pak.

« Nous entrons dans une période extrêmement intéressante pour la neurophénoménologie avec… »

Louis tend l’oreille, mais il n’entend pas la fin de la phrase. Il tourne la tête dans tous les sens à la recherche de quelqu’un qui lui soufflerait la suite ou lui montrerait son cahier, comme à l’école, mais tout le monde est penché sur ses notes et continue d’écrire sans faire attention à lui. Il remarque alors les cordons blancs et noirs, les airpods accrochés aux oreilles. Il est en fait le seul ici à compter sur la sono pour écouter le cours.

« En suivant désormais comme on le fait la dynamique de l’activité cérébrale… »

Louis s’acharne. Il n’aura pas fait tout ce chemin et enduré tous ces soucis pour rien. Il s’escrime à noter les bouts de phrases qu’il parvient à capter, à reconstituer le puzzle de la pensée du philosophe, même s’il lui manque des pièces, mais au bout d’une heure de ce régime, avec un mal de crâne qui commence à pulser, il se rend à l’évidence : il ne comprend rien. Il n’a pas réussi à appréhender une seule idée pour l’instant et il se contente de répéter à l’écrit ce qu’il entend, comme un perroquet. Il faut qu’il trouve une solution ou il devra partir. Il tapote gentiment le genou de la jeune femme à côté de lui, une brune aux yeux bleus qu’en temps normal, il aurait draguée éhontément. Elle relève la tête de son cahier avec un air si agacé qu’il n’ose même pas lui demander de partager son écouteur avec lui. Lentement, pour ne déranger personne, Louis se relève et s’éloigne.

Ça y est, il est ric-rac. Il s’assoit sur le trottoir d’en face, soudain fatigué. Il n’aurait pas dû tirer sur la corde cette semaine. Ça lui apprendra à ne pas tenir tête à son patron et à ne pas se ménager… Que faire maintenant ? Il contemple un instant l’idée de rentrer dans un des nombreux cafés philos du quartier, mais il a peur que les débats aient déjà commencé depuis longtemps et que cela prenne un peu de temps avant qu’il réussisse à rejoindre la discussion. S’il réussit. Une fois, il est resté deux heures à ne rien capter d’aucun des concepts exposés par les participants — et il s’est après coup rendu compte qu’il était dans le bar des professeurs d’Ulm, une erreur qu’il n’est pas près de refaire. Louis réfléchit un court instant, puis décide de rentrer chez lui. Il nourrira le chat, lira le bouquin que le prof devait analyser en cours et se connectera ensuite sur le site des objets trouvés pour essayer de récupérer son téléphone. Oui, voilà ce qu’il va faire, et ce qu’il aurait dû faire dès le début d’ailleurs. Cette matinée a vraiment été un désastre.

Louis se dirige vers la station de taxis à l’angle de la rue. Une idée qui se révèle très vite idiote : une longue file digne d’un samedi soir de l’année dernière attend les rares véhicules qui s’arrêtent. Les recalés ou les déçus de la conférence s’en vont et au rythme où ça va, il y a une bonne heure de queue. Bon, eh bien il est parti pour rentrer à pied. Louis fait demi-tour et prend la direction de son studio. Il ne court pas, il a trop mal au crâne pour ça. Le temps est magnifique ce matin, un ciel bleu pâle, un grand soleil, l’odeur des arbres en fleur qui flotte entre les immeubles haussmaniens… Il ferait bon flâner aux Buttes-Chaumont ou mettre les voiles au Jardin d’acclimatation, comme avant. Louis soupire et presse le pas. Il lui faut une bonne quarantaine de minutes pour arriver en bas de son immeuble. Enfin ! Le premier truc qu’il va faire en rentrant, c’est s’envoyer un doliprane. Ça ne sert à rien contre la migraine, mais psychologiquement, ça l’aidera pour se mettre à bosser malgré le marteau piqueur qui lui martèle le crâne. Louis ouvre la poche extérieure de son East Pak. Sueur froide. Où sont ses clés ? Mais bordel… Il lâche le sac à dos sur le trottoir, l’ouvre en grand, en sort tout le contenu sur le bitume. Pas de clés. Et pas de livre non plus ! Mais qu’est-ce qu’il est con, il a dû les oublier à l’intérieur ! Voilà qu’il se retrouve coincé dehors sans téléphone, sans clés et sans bouquin ! Mais c’est pas possible d’être aussi bête !

La migraine se renforce et pour la première fois depuis des mois, Louis a envie de pleurer. Il souffle un grand coup. Il faut qu’il se reprenne là. Il ramasse ses affaires. Au moins a-t-il son portefeuille. Il l’entrouvre rapidement. Plus de liquide. Bon, il va retirer et il va rentrer dans le premier café pour demander à ce qu’on lui appelle un serrurier.

Cet appareil est momentanément hors service. Veuillez nous excuser de la gêne occasionnée.

Journée pourrie. Ça lui prend encore dix minutes pour trouver un autre distributeur. Ce n’est pas celui de sa banque, mais tant pis, il n’est plus à ça près. Il ne manquerait plus que la machine lui avale sa carte, mais heureusement, quelques secondes plus tard, il peut enfin ranger cinquante euros dans son portefeuille. Voilà, maintenant, il lui faut un café. Son estomac grommelle sérieusement désormais. Logique, il est presque onze heures et il n’a encore rien avalé. Peut-être prendra-t-il un croissant avec son café, après tout, il l’a mérité.

Le premier établissement qu’il croise indique « A 10 h : comprendre en deux heures les séries de Fourier — niveau minimal requis : Terminale S ». Louis a bien fait des math en sup de co, mais bon sang, zéro chance qu’il comprenne quoi que ce soit s’il arrive au milieu du cours. De toute façon, le café est bondé, il n’y a plus l’air d’avoir de place assise. Il marche sur une centaine de mètres pour tomber sur un autre panneau qui annonce « La mort et l’amour chez Racine » à l’entrée d’un bistrot. Au moins, la littérature, c’est accessible, ça lui parle plus. Il pousse la porte du café.

  • Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue, déclame une femme d’âge mûr, lunettes sur le bout du nez et livre à bout de bras. Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ; Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ; Je sentis tout mon corps, et transir et brûler. Voici le coup de foudre chez Racine…

Louis prend place au bar où il reste deux tabourets de libres. Il sort son carnet, mais ne commence pas la prise de note tout de suite : d’abord il faut qu’il arrive à capter l’attention du garçon de café qui boit les paroles du professeur de littérature.

  • Oui, je vous sers quoi ?chuchote-t-il quand il remarque enfin Louis.
  • Un café s’il vous plaît et…
  • Que du thé ici, la machine ça fait trop de bruit.
  • Alors un thé et…

Il n’a pas le temps de lui demander son téléphone, le type s’est déjà retourné vers la bouilloire.

  • Et est-ce que je pourrais emprunter votre téléphone pour appeler un serrurier ? lui murmure Louis quand il revient avec une tasse qui sent la bergamote. Je suis coincé hors de chez moi…
  • Heu… oui, dit-il en lui tendant un smartphone à l’écran éclaté. Mais passez votre appel dans les toilettes s’il vous plaît, pour ne pas déranger les clients.
  • Merci.

Louis se saisit du téléphone et se fraie un passage jusqu’à la porte du fond. Il lui faut un moment avant de trouver le numéro de SOS Serrurier.

« SOS Serrurier, bienvenue. En raison d’un important volume d’appel, nous ne pouvons prendre en compte votre demande immédiatement. Temps d’attente estimé : vingt minutes. »

Louis marche de long en large dans les toilettes, s’arrête devant un des lavabos pour se passer de l’eau sur le visage. Dans le miroir, il aperçoit ses yeux cernés, son teint livide, le rictus involontaire causé par la douleur lancinante qui lui transperce le crâne.

« Une urgence ? SOS Serrurier est là pour vous aider. »

Louis n’a toujours rien avalé, mais il a soudain envie de vomir. Il se précipite dans les toilettes.

« SOS Serrurier, bienvenue. En raison d’un important volume d’appel, nous ne pouvons prendre en compte votre demande immédiatement. Temps d’attente estimé : quinze minutes. »

  • Hey… Hey, ça va ?

C’est une femme derrière lui qui lui a posé la question, mais Louis n’arrive pas à répondre. Il est trop mal.

  • Mec, ça va ?
  • Non… parvient juste à articuler Louis avant d’être à nouveau malade.
  • Merde, t’es ric-rac ? Attends, j’appelle les urgences.

Louis aimerait lui dire que non, que ça va aller, qu’il va rejoindre le cours et que tout ira bien, mais le fait est qu’entre la migraine qui lui déchire le crâne et maintenant les douleurs d’estomac, il n’est même plus en état de parler. De parler ou de réfléchir. Il a vaguement conscience du fait qu’il y a du monde autour de lui, que le garçon de café a récupéré son téléphone, mais au-delà de ça, il est entièrement dédié à sa douleur maintenant. Quel idiot, bordel. S’il avait fait un peu attention cette semaine…

  • Monsieur ? Monsieur, depuis combien de temps n’avez-vous pas fait d’exercice mental ?

C’est un pompier qui s’est penché sur lui.

  • Jeu…

Il n’arrive pas à terminer. Les nausées sont trop fortes.

  • Jeu… Jeudi ? C’est jeudi que vous vouliez dire ?

Louis hoche la tête.

  • Les gars, j’ai un code rouge, trois jours sans activité cérébrale suffisante, le virus doit être en phase de progression rapide ! On l’évacue vers le Val-de-Grâce ! Monsieur, je vais vous faire une injection pour diminuer les nausées…

Louis sent qu’on le tire en arrière, qu’on l’allonge sur une civière, qu’on lui baisse son pantalon devant tout le monde, pile le jour où il n’a pas mis de slip, pour lui injecter un anti-vomitif. Tout ça devant la jeune femme qui était restée lui tenir compagnie en attendant l’arrivée des secours… La honte.

  • Quelqu’un l’accompagnait ?

Forcément, personne ne répond, Louis est venu seul. Recroquevillé sur le brancard, accroché à la bassine qu’on lui a posée sous le nez, il se sent soudain soulevé par les pompiers. On traverse la salle où le cours n’a pas été interrompu.

  • Voyez ce qu’écrit alors Racine dans Phèdre…

La porte du bar se referme, on l’installe dans l’ambulance.

  • Est-ce que vous allez réussir à lire, Monsieur ? dit une nouvelle voix.

Pour toute réponse, Louis est à nouveau malade.

  • Laisse tomber, Michel, je viens de l’injecter, il va falloir une bonne vingtaine de minutes pour que ça fasse effet, répond le collègue.
  • Vous voulez écouter quoi, Monsieur ? Littérature ? Philo ? Math ?
  • Philo…
  • Michel, mets la chaîne philo !

« APOLLODORE : J’estime n’être pas trop mal préparé à vous raconter ce que vous avez envie de savoir. L’autre jour en effet, je venais de Phalère, où j’habite, et je montais vers la ville. Alors, un homme que je connaissais et qui marchait… »

Louis reconnaît Le Banquet de Platon, qu’il a déjà lu.

  • Je veux pas mourir, murmure-t-il.
  • Vous allez pas mourir, Monsieur.
  • Louis Lafleur, trente et un ans, forme fulminante, n’a pas pratiqué d’exercice mental depuis trois jours, annonce le pompier quand on le décharge.
  • Trois jours ? C’est une TS ? demande le médecin des urgences.
  • Non… parvient à gémir Louis. Boulot…
  • Merde. Bon bah suivez-moi on va le mettre en salle 3.

Le vieil hôpital sent le désinfectant, les murs sont gris. Louis n’arrive toujours pas à croire qu’il est là. Forme fulminante. Il se croyait seulement limite, même pas ric-rac il y a encore quelques heures, et voilà que la méningite est déjà en train de faire fondre ses organes internes. Il a envie de chialer. En fait, il n’a plus envie, vu qu’il chiale pour de vrai. En plus en partant, il n’a pas nourri le chat. On pousse son brancard jusqu’à une grande salle où des paravents de tissu blanc séparent les lits. Le docteur, un grand type costaud, demande aux pompiers de lui laisser Louis sur l’un d’eux.

  • On va vous mettre un casque d’urgence, Monsieur, il va diffuser des ondes qui imitent une activité cérébrale élevée et qui va tout de suite bloquer la progression du virus. Mais vous êtes pas sorti d’affaire, il va falloir lire ou faire des exercices mentaux jusqu’à la disparition complète des symptômes…

Le médecin lui a débité son discours tout en lui installant sur la tête ce qui ressemble à une passoire reliée par des dizaines de fils à une grosse machine.

  • Mais je vais être honnête avec vous, Monsieur, ça va prendre du temps, et vu que vous avez un début d’attaque sur les intestins, vous aurez peut-être des séquelles.

Le type lui offre un sourire contrit tout en lui fourrant un vieil exemplaire d’Harry Potter entre les mains.

  • Je vois que vous êtes pas convaincu, dit le médecin, mais franchement, moi je vous le dis avec quelques mois d’expérience sur le sujet, quand on est limite, il vaut mieux une lecture facile plutôt que de s’aventurer sur du Heidegger ou du Proust. Et croyez-le ou non, la moitié de cette salle est ici parce qu’elle s’est efforcée de suivre des cours pour lesquels ils avaient pas le niveau et où ils ont décroché. Allez, vous me lisez ça à voix basse, je reviens vous voir dans une heure. Ça va aller.
  • Attendez… Mon chat…
  • Oui, l’infirmière va venir voir avec vous qui prévenir. Ne vous inquiétez pas. Lisez maintenant.

Et il laisse Louis avec le vieux livre entre les mains.

Il faut deux jours de lecture intensive à Louis pour calmer le mal de crâne et les vomissements. Trois jours pour se sentir mieux et être submergé par la honte de faire partie des gens « symptomatiques », ceux dont lui-même se moquait, qu’il disait trop cons pour survivre à cette saloperie de virus dont rien ne semble venir à bout à part une activité intellectuelle intense et continue. Son employeur sait qu’il a été hospitalisé, il a été prévenu : se poseront-ils un seul moment la question de la charge de travail ou des tâches idiotes dont ils ont affligé Louis, l’empêchant ainsi d’atteindre une activité cérébrale suffisante pour ne pas tomber malade ? Non, bien sûr. Louis en tremble de rage dans son lit. Il sait que ce sera forcément de sa faute et que son patron n’avouera jamais que son rôle de cadre est un bullshit job qui mériterait d’être requalifié en emploi à risque, avec des pauses lectures et une paie augmentée. C’est idiot, mais ça donne envie à Louis de se syndiquer. Parce qu’en plus de ça, au cinquième jour, on lui annonce que les brûlures d’estomac, il les aura probablement à vie et qu’il devra continuer à prendre un traitement palliatif pour les supporter. Louis a eu de la chance malgré tout. Il aurait très bien pu s’effondrer chez lui et n’avoir personne pour appeler les pompiers. Il aurait pu avoir des séquelles bien plus graves, ou pire, mourir, tout ça parce que son entreprise et son patron n’ont pas voulu reconnaître la précarité intellectuelle de son poste et adapter ses horaires en fonction.

Alors quand Louis ressort de l’hôpital, au sixième jour, il va voir un avocat, qui se propose de lui faire reconnaître le préjudice subi et de monter une association.

Ainsi est né le STIP, le Syndicat des Travailleurs Intellectuels Précaires, qui a pour but de défendre les droits des salariés des professions dites « supérieures » dont les tâches ne sont pourtant pas suffisamment stimulantes pour empêcher la progression de la « peste mentale » qui s’est abattue sur le monde. Vous aussi, si vous avez peur pour votre vie, si vous courez après le temps de lecture ou l’exercice mental pour pallier le manque de stimulation d’un travail qu’on vous a vendu comme une profession intellectuelle, rejoignez-nous. Louis, ce pourrait être vous.

Cette histoire promotionnelle vous a été offerte par le STIP et compte à vitesse de lecture moyenne pour douze minutes d’activité cérébrale intense, soit 10 % de l’activité cérébrale journalière recommandée par l’OMS pour ne pas développer de symptômes liés à la peste mentale.

Voilà, j’espère que cette micronouvelle vous aura plu ! Rendez.vous dimanche prochain pour la suivante !

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