Migraines – Deuxième micronouvelle

Quand se répand une épidémie de méningite dont le virus ne peut être inhibé que par une activité cérébrale intense, que se passe-t-il dans les milieux mafieux ? C’est vrai, que devient le trafic de drogue à l’heure où il faut lire, écrire, faire des maths au minimum deux heures par jour pour inhiber la progression de la maladie ? C’est ce que je vous propose de découvrir dans la deuxième micronouvelle dans l’univers de mon dernier roman, Migraines. (Cette deuxième micronouvelle vous est offerte par Maiwenn Alix et compte à vitesse de lecture moyenne pour douze minutes d’activité cérébrale intense, soit 10 % de l’activité cérébrale journalière recommandée par l’OMS pour ne pas développer de symptômes liés à la peste mentale.)

Le pitch de Migraines : une épidémie de méningite virulente se déclare dans une émission de télé-réalité, fait des ravages en France et dans le monde, jusqu’à ce qu’on réalise qu’elle épargne les enfants et une partie des adultes. Des adultes qui ont tous un point commun : une activité cérébrale intense et soutenue…

Envie de la savourer sur votre liseuse ? Téléchargez le fichier en cliquant sur le lien ci-dessous :

Et pour lire la première nouvelle, c’est ici : Les micronouvelles de Migraines – Sommaire.

VIRGINIE – JOUR 463

Comment ça a commencé ? Par accident… Moi, vous savez, je ne suis pas dealer à la base. Ca se voit, je crois. C’est vrai, regardez-moi, j’ai une tête à distribuer des produits dangereux ? Non, ça m’est tombé dessus par hasard. J’imagine que ces trucs-là, ça vous tombe forcément dessus par hasard de toute façon. C’est vrai, vous en connaissez beaucoup des gamins qui veulent être Tony Montana ? Je ne dis pas que ça n’existe pas, mais ils ne doivent pas être nombreux. Non, ce business, c’est un engrenage qui vous happe dès que vous n’y mettez qu’une phalange. Vous y touchez la première fois, parce que voilà, vous avez vu une occasion de faire quelques sous rapidement, trois fois rien, juste de quoi améliorer l’ordinaire. Et il suffit que ça se passe bien et voilà, bim bam boum ! Vous vous retrouvez engagé dans un truc qui vous dépasse.
Je n’exagère pas, vous savez. Suffit que le bruit coure que vous distribuez un produit de qualité, et avant le temps de dire « ouf », ça y est, vous avez une clientèle. Et là c’est fini, vous ne pouvez plus arrêter, parce que voyez-vous, la clientèle, elle réclame ! Bien sûr, vous pouvez vous dire un dimanche soir « c’est bon, c’est terminé, je vais reprendre un emploi alimentaire du style analyste financier ou assureur », mais je vous jure : vous avez à peine eu le temps d’y penser que vous avez déjà trois appels en absence, deux télégrams et cinq WhatsApp pour vous demander ce que vous avez reçu. Les clients, ils ne vous lâchent plus jamais après. C’est bien pour le commerce, mais je ne vous cache pas que ça peut être pénible, surtout lorsque vous recevez la plupart de ces demandes la nuit. Oui, la nuit ! Les gens ont vu trop de films de gangsters, ils s’imaginent que ce business ouvre à vingt-deux heures et que vous n’avez pas besoin de dormir…
Vous voyez mes cernes ? Oui, bah voilà ce que c’est ce boulot. Ça rapporte, mais niveau sommeil, ce n’est vraiment pas terrible. Parce que les clients, quand ils ont besoin, ils ont besoin. Moi j’ai essayé de dire qu’on livrait pas après vingt-trois heures, mais il y en a toujours un qui n’a plus rien et qui va vous proposer, dix, vingt, voire trente pour cent en plus pour avoir le produit tout de suite. Je n’invente rien ! C’est fou ce que les gens sont prêts à débourser pour se faire livrer leur dose le plus vite possible… Il faut dire, pour beaucoup, c’est le seul moyen de décompresser par les temps qui courent.
Je sais, je sais, c’est dangereux, il y a des risques à consommer. Mais bon, les couteaux aussi, c’est dangereux, et est-ce qu’on a arrêté d’en vendre dans les supermarchés ? Et puis vous savez, à forte dose, tout est dangereux : le sucre, le chocolat… Même l’eau, tiens ! Vous savez que vous pouvez vous intoxiquer en buvant trop d’eau ? Bah voilà, c’est la même chose. Faut juste faire attention. Moi, mes clients font tous attention. Et puis vous savez quoi, je suis quelqu’un de responsable. Leur santé me tient à cœur. Bah oui, un client, c’est des revenus, j’ai intérêt à les garder en vie. Donc vous comprenez, moi, sauf cas de force majeure, j’ai toujours distribué des petites doses. Pour protéger le consommateur, vous voyez.

Je ne dis pas qu’il n’y a pas eu d’accidents, mais je n’en suis pas responsable. J’ai toujours distribué des doses raisonnables. Ça évite que le client consomme trop d’un coup, et puis surtout c’est moins dangereux. Bah oui, si vous vous faites arrêter avec un mois de stock, que vous soyez vendeur ou consommateur, ça va vous coûter cher. Très cher, même. Mais bon, vous avez beau être prudent, mettre les gens en garde, ne leur délivrer que des petites quantités, vous ne pouvez pas empêcher votre clientèle de se servir aussi ailleurs et de mélanger. Que voulez-vous, ils sont adultes : vous n’allez pas jouer les mamans et rester sur leur dos en permanence pour les empêcher de faire une connerie… S’ils vont s’approvisionner chez deux, trois, quatre fournisseurs avant de s’envoyer un cocktail, c’est de leur responsabilité. Le produit est dangereux, c’est connu. On vend pas des Chupa-Chups, quoi ! Mais bon, ce monde a oublié depuis longtemps ce que ça voulait dire, la responsabilité individuelle. Sinon, on ne traiterait pas les citoyens comme des grands enfants incapables du moindre discernement, on n’interdirait pas tout un tas de produits et moi, je serais un simple commerçant honnête qui paierait de bien beaux impôts à l’état. Au lieu de ça, on considère les gens comme de grands demeurés qu’on doit protéger de tout et n’importe quoi contre leur gré.
Ce qui est tellement hypocrite, parce que vous devez le constater vous aussi, tout le monde consomme. C’est quoi les chiffres ? Quatre-vingts pour cent qui y ont touché ?
Avouez-le, vous-même, vous avez dû en prendre au moins une fois, non ? Me dites pas que vous tenez sans C8 depuis si longtemps ? Bon, vous ne me direz rien, je sais, la fonction, tout ça, tout ça… Mais voilà, moi j’ai vendu suffisamment pour savoir que tout le monde, absolument tout le monde, consomme. L’interdiction, elle n’a eu pour effet que de rendre la production médiocre et le produit de moins bonne qualité. Ah oui, et de voir émerger le marché noir et les gens comme moi.
Ben oui, parce que moi, ça m’est tombé dessus un peu par hasard. Vous savez, je viens pas de ce milieu : avant l’épidémie, j’étais courtier en assurances. C’est plus glamour dit comme ça qu’en vrai. Ça payait pas mal, hein, mais bon dieu, c’était pas une passion. Des gamins qui veulent être Tony Montana, ça se trouve, mais des kids qui veulent être courtier en assurance… Mais bon, c’était supportable, on va dire. Ça me permettait de bien vivre sans être pour autant intéressant.
Je n’ai rien vu venir, en fait. Moi quand la nouvelle du déconfinement a été annoncé, je pensais que mon travail était suffisamment exigeant pour ne pas avoir à faire des pauses lecture ou des exercices de math comme les caissiers, les ouvriers ou les profs de maternelle… Je ne me doutais pas que mon travail était aussi abrutissant. J’ai eu de la chance, j’ai rien eu, parce que j’ai toujours beaucoup aimé lire alors sans m’en rendre compte, le soir, je compensais pour la journée avec un bouquin. Mais mes collègues… Ils ont tous fini par être ric-rac, et de plus en plus souvent. Vous savez, il suffit d’une ou deux journées à préparer quelques dossiers, à faire des copier-coller pour rédiger des emails, et hop, vos neurones n’ont pas assez fonctionné, et vous êtes sous la barre de l’activité cérébrale suffisante pour empêcher la réplication du virus. Vous avez l’impression de bosser, hein, vous ne faites pas rien, mais ça reste quand même pas assez pour rester en vie. Mes collègues, ils ont commencé à avoir mal à la tête au boulot de plus en plus souvent. À être ric-rac quoi. Mais le boss ne voulait pas en entendre parler. On devait se planquer pour lire un peu, ou compenser le soir et les week-ends. Et puis un collègue à moi a fini par tomber sérieusement malade. Mais genre bien malade quoi. Forme fulminante.
Vous avez dû entendre parler de lui, c’est celui qui a fondé le STIP, le Syndicat des Travailleurs Intellectuels Précaires. Alors moi, je ne lui en veux pas à Louis : moi aussi j’aurais eu la rage de me retrouver avec des douleurs à vie à cause de notre boss. Mais j’aurais peut-être pas attaqué carrément la boîte. Vous savez, cette affaire, elle a été très médiatisée. Forcément, Louis a montré la réalité d’un tas de jobs qui consistent à cracher du PowerPoint et des fichiers Excel entre deux emails… Faut dire que qu’en terme de scandale, ça se posait là : tous ces jobs si désirables avant l’épidémie qui apparaissaient soudain pour ce qu’ils étaient, des bullshit jobs où on frôlait l’encéphalogramme plat, mais qu’on continuait de nous vendre « safe ». Bref, résultat, à force de faire la une de la presse papier, l’affaire a été jugée rapidement, ils voulaient faire un exemple – à mon avis, pour faire peur aux patrons et ne pas avoir à légiférer sur les ouvriers de la bureautique, comme on les appelle maintenant.
Mais voilà, ma boîte a reçu une amende record et a mis la clé sous la porte. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé au chômage. Ça risque de vous surprendre, mais c’est là que j’ai commencé à vraiment consommer. J’y avais déjà touché avant, mais là j’avais rien à faire alors… Vous voyez, quand vous avez rien à faire, comment vous pouvez vous laisser tenter par tout et n’importe quoi pour tromper l’ennui ? Bah voilà. C’est ce qui m’est arrivé. J’ai commencé par regarder la télé, tous les trucs qui avaient survécu à l’arrivée des documentaires et des programmes éducatifs, vous voyez, les feuilletons pourris de l’après-midi, les Joséphine Ange Gardien, les Louis La Brocante et autres. Et puis ensuite je suis passé aux trucs plus hard sur le net, parce que ça ne me distrayait pas assez. Les Chtis vs les Marseillais, ce genre de trucs. Je lisais encore beaucoup au début, plus que je consommais. Sauf que j’ai augmenté les doses, petit à petit. Pas au point de m’impacter la santé, j’alternais avec des exercices de lecture et d’écriture, mais assez vite, je n’ai plus lu que par obligation, pour rester en vie, pour compenser mon addiction. Et puis, c’était encore légal à l’époque. Possession, diffusion, consommation, tout. Mais je me doutais que ça durerait pas.
C’est là que je dois dire que j’ai eu le nez creux : comme j’étais au point où je pouvais plus m’en passer, je me suis mis à faire du stock, au cas où. Et puis du bon gros vrai stock, quoi, pas quelques copies ici ou là mais vraiment des milliers d’heures de contenu. Le PC tournait en permanence. Et ça n’a pas loupé, quelques semaines après, pouf ! La télé divertissement était devenue illégale. Alors moi j’étais tranquille, j’avais de quoi regarder pour plusieurs années : toutes les chaînes YouTube qui proposaient des rediffusions d’épisodes de télé-réalité, j’avais tout téléchargé, tout sauvegardé. Le Loft, Big Brother, L’île de la tentation, Les Anges, La Villa des cœurs brisés, j’avais tout, tout, tout.
Donc quand du jour au lendemain, tout le contenu a disparu du web, moi j’étais pépouze avec des térabytes de programme. J’avais pas l’intention de vendre quoi que ce soit au départ, ça s’est fait petit à petit. C’était presque accidentel, vous voyez : j’ai vu une connaissance à moi dire sur Facebook qu’elle venait de recevoir sa première amende HADOPI à peine quelques minutes après avoir téléchargé de la télé-réalité via un site pirate. Le premier épisode de la dernière saison des Anges, si je me souviens bien. Bref, du coup, quand je l’ai revue pour prendre un café, je lui ai proposé de lui filer le reste de la saison, discrètement, comme elle avait l’air d’être dans le même délire que moi. Elle me paierait juste pour le prix du DVD.
Tout est parti de là. Elle en a parlé à une amie, qui en a parlé à un pote… Moi j’ai commencé à augmenter mes tarifs, parce que voilà, vendre du contenu, c’est comme vendre des assurances, il fallait que je cherche le bon fichier, que je le copie, que je me déplace pour la livraison. Et puis il y avait le risque aussi ! Enfin voilà, ça restait illégal, même si c’était pas bien méchant. On est passé de vingt, puis à trente, puis à cinquante euros le DVD. Ça peut paraître beaucoup, mais fallait que ce soit rentable, et puis que le jeu en vaille la chandelle.
Non mais je sais ce que vous vous dites là, vous vous dites que j’y ai vu l’occasion de faire un profit. Mais qu’est-ce que tout le monde a contre le profit ? Je suis un commerce comme les autres. Un commerce, faut qu’il tourne. S’il ne fait plus de profit, il ne tourne plus, et donc il meurt, aussi simple que ça. Vous savez, personne ne remet en question l’idée de profit quand c’est le boulanger qui se fait quelques centimes sur sa baguette. En quoi ce serait différent pour moi ? Enfin bref, voilà, j’ai commencé à gagner mon pain avec mon stock. Mais aussi parce que vous voyez, mes allocations chômage diminuaient, il fallait bien que je compense. Et puis je vous l’ai dit, les clients comptaient sur moi. En quelques semaines, j’avais déjà des habitués, ils voulaient savoir la suite des shows, en commencer des nouveaux… Mais ça restait gérable, un tout petit réseau.
Non, c’est quand ils se sont mis à réclamer d’autres types de contenu que ça a commencé à sérieusement déraper. Que j’ai vraiment commencé à plonger dans le milieu du trafic. Je savais qu’une de mes clientes, une vraie bourgeoise, elle s’approvisionnait en vieux reportages un peu choc chez un type du seizième. Un gars qui avait la manie d’archiver des vidéos… Ouais ça existe, ils doivent être autant que ceux qui rêvent de devenir courtiers en assurance, mais bon. Bref, elle nous a mis en contact, on a fait un premier deal : il s’approvisionnait chez moi en contenu de télé-réalité et se faisait un petit pourcentage sur ce qu’il vendait, et vice-versa. On se refilait des DVD protégés cryptés : seul le client avait le mot de passe, comme ça on ne pouvait pas se voler les vidéos mutuellement. Bon, je dis pas que quelques fois, des habitués m’ont pas donné les fichiers craqués après avoir ouvert le CD, mais voilà quoi. Gagnant-gagnant, ce système. On élargissait tous les deux notre offre, notre distribution et on se faisait plus d’argent. Ça a très bien fonctionné pendant quelques jours. Et puis un matin, Didier, oui, Didier il s’appelait, comme le film d’Alain Chabat, et bien Didier n’a plus donné signe de vie. On l’a retrouvé refroidi chez lui. Son stock avait entièrement disparu. Et quand je dis entièrement, c’est entièrement : j’étais allé chez lui, il avait des archives sur disque du sol au plafond, et bah quand on l’a retrouvé mort, il y avait plus rien, nada, walou ! L’appart avait été déménagé. Et puis personne n’avait rien vu.
C’est là que moi, j’ai commencé à baliser un peu. On est d’accord, un truc pareil, ça crie mafia, bande organisée, des gens qui jouaient jusque là à vendre de la weed ou de la coke et qui avaient dû se rabattre sur un produit bien plus facile à se procurer. Et puis qui vous coûtait aussi moins cher si vous vous faisiez pincer avec. Moi, je me suis mis à flipper. Parce que vous voyez, c’est que je commençais à avoir une vraie clientèle et si ces types avaient réussi à remonter facilement jusqu’à Didier, ils remonteraient facilement jusqu’à moi.
C’est là que j’ai eu l’idée de m’organiser comme eux, de créer un vrai réseau et de me cacher derrière. C’est idiot, mais organiser mon trafic a dû me demander plus d’activité cérébrale que mon job dans l’assurance, et c’est ce qui m’a permis de décrocher de la télé-réalité : j’ai recruté deux revendeurs, des potes à moi qui étaient au chômage, des types de confiance, qui savaient gérer un business. Le deal était simple : je leur fournissais des DVDs protégés contre la copie, lisibles seulement avec mot de passe, et ils se faisaient un pourcentage sur la revente. A charge à eux d’embaucher leurs propres revendeurs en leur payant un petit salaire fixe… C’est là que les affaires ont vraiment décollé. J’avais toujours ma petite clientèle perso qui continuait de m’appeler, surtout des proches et des potes, mais tout le reste, j’ai délégué. J’ai délégué, et puis je me suis protégé aussi. J’ai transféré le stock dans un endroit secret, j’ai tout crypté. Je livrais les DVDs à mes revendeurs dans des bouquins évidés, et toujours à des endroits différents. On a commencé à vraiment, vraiment se faire de la maille. Au point que vous voyez, je ne savais plus quoi faire de la thune, alors j’ai dû acheter un commerce pour commencer à blanchir l’oseille. J’ai pris une boulangerie. Vous savez, personne ne soupçonne une boulangerie, c’est banal en plus de crier que l’argent y est gagné à la sueur de son front. Et puis je vous l’ai dit, un boulanger on ne lui reproche jamais de se faire de la thune. Du coup cette boulangerie a commencé à en générer beaucoup. Trop, même. Quand j’ai embauché mon troisième revendeur, j’ai dû acheter une petite boutique de fringues. Les commerces n’étaient pas à moi, évidemment, j’ai utilisé une société-écran. Une société-écran qui s’est vite retrouvée propriétaire d’une villa à La Baule et d’une maison de ville à Neuilly. Mais il faut croire que j’avais chopé la folie des grandeurs, parce que je me suis mis à vouloir plus. Il y avait des signes de ralentissement de la croissance de mon business, il me fallait plus de contenus, et surtout, il me fallait de la nouveauté. Mais comment tourner des shows de télé-réalité à une époque où la création de ce style de contenu était devenue interdite ? Où toute la production existante devait déjà circuler sous le manteau ? J’avais entendu parler d’El Productor, j’avais réussi à me procurer ses premiers shows, qui étaient juste exceptionnels en terme de montage et de storytelling. Je savais que ce type existait, on m’avait remonté des infos sur lui… Alors j’ai commencé à chercher à le contacter pour lui proposer d’associer ses films et mon réseau de distribution. Eh bien croyez-moi, cette idée, je vais la regretter toute ma vie. Parce que ce que je vais vous balancer, c’est l’histoire d’une arnaque sanglante digne d’un film de gangsters, Tony Montana style. J’ai pas fini le nez dans la coke avec des mitraillettes à mon balcon, mais c’est tout comme…

Virginie retire les écouteurs des oreilles de la vieille dame.

  • C’est combien pour la suite ? demande celle-ci, alléchée par l’extrait gratuit.
  • Vingt euros pour juste la fin de cet épisode, cent-vingt pour la saison, mais comme je suis sympa et que c’est la première fois que vous venez, je vous fais une offre exclusive découverte de cent euros pour la saison complète, soit un épisode gratuit et une économie de vingt euros. C’est valable uniquement maintenant, bien sûr.

La vieille dame se pince les lèvres, hésite un instant devant elle.

  • Pour combien d’heures de programme ?
  • Six heures trente en tout.

La vieille dame a l’air de réfléchir encore. Virginie avise les mains légèrement tremblantes, les lunettes épaisses, les vêtements un peu ternes. Possible qu’elle cherche de quoi en finir. Bon, autant lui faire une offre spéciale suicide pour tenter de boucler la vente – au pire, elle en aura peut-être besoin un jour, vu son âge.

  • Si vous voulez regarder un truc distrayant jusqu’à atteindre le point de non-retour, madame, dit-elle alors d’une voix douce, c’est ce qu’il vous faut. Vous ne verrez pas le temps passer et ça vous aidera à supporter la migraine jusqu’à ce que la fièvre arrive. Ensuite, un petit somnifère et on se réveille jamais. Si vous voulez, j’ai ça en stock aussi… Pour cinq euros, on vous rajoute la pilule.
  • Heu… Non. Non, merci, s’empresse de dire la petite vieille. Non, je réfléchissais juste au prix à la minute. J’ai une petite retraite, vous savez.
  • Je comprends c’est un peu plus cher que les vieilles séries, mais croyez-moi, c’est du très bon contenu, ça vaut le coup. Du true crime comme on en a plus vu depuis longtemps. Et puis vous avez sans doute vu l’affaire dans la presse ? Avec cette série, vous découvrirez tous les dessous de son arrestation et un sacré paquet de détails croustillants que les journaux n’ont pas pu révéler…

Bingo. Une étincelle de curiosité enflamme les yeux de la petite vieille derrière leurs fonds de bouteille.

  • Bon, allez, c’est d’accord. Je prends la saison.
  • Très bon choix.

La mamie se lève de son siège de massage, remet rapidement son pull et sort son porte-monnaie de son sac à main. Virginie récupère le billet de cent, vérifie vite fait que ce n’est pas un faux – c’est déjà arrivé – avant de le ranger dans sa petit caisse enregistreuse.

  • Parfait. Le mot de passe pour lire le fichier, c’est alapoursuitedelproductor2021. Tout en minuscule, sans accent sur le « à » et le « é ». Tenez…

Elle pose un jeton dans la main de la vielle dame qui ressemble furieusement à une pièce de deux euros.

  • Vous donnez ça à la boulangerie au coin de la rue en demandant un pain aux raisins.
  • Merci beaucoup.
  • Mais c’est moi qui vous remercie. Et n’oubliez pas pour la prochaine fois, j’ouvre de 9h à 18h et j’ai un très grand choix de contenu. Et bien sûr, les dix premières minutes sont toujours gratuites.

La vieille dame se dépêche de partir du salon de massage. Le système est bien rôdé : Virginie envoie aussitôt un télégram à Damien qui s’occupe du stock. La mamie ressortira dans quelques minutes de la boulangerie avec son DVD dans le sac de la viennoiserie.

Virginie s’étire dans la minuscule boutique. Les affaires ont bien marché aujourd’hui : elle a vendu une trentaine de saisons de la nouvelle série d’El Productor, pompeusement intitulée : A la poursuite d’El Productor. Il faut dire que pour un mec connu pour créer des séries illégales, produire tout un documentaire sur sa propre personne à partir des interviews filmés de ses concurrents arrêtés et de caméras de vidéosurveillance… C’est fort. Un peu mégalo tout de même, mais très fort pour marketer ses productions au marché noir. En tout cas, l’extrait fait envie. Virginie a dû le voir une bonne centaine de fois et elle comprend ses clients : elle aussi voudrait pouvoir savoir la suite, apprendre comment El Productor s’est débrouillé pour faire tomber ce gars et son réseau, au point que cet ancien parrain de la télé-réalité ait décidé de coopérer avec la police pour le faire arrêter. Mais Virginie a beau vanter les mérites de la série, elle n’a rien regardé au-delà des dix premières minutes. Un bon dealer ne touche jamais à sa came. Alors avant de se mettre à faire les comptes de la journée et de transférer l’argent à Daniel, celui qui gère ce quartier pour le compte d’El Productor, elle s’assoit sur le fauteuil de massage encore chaud et plonge dans un Stephen King.

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