Migraines – Troisième micronouvelle

Dans un monde où le seul moyen de survivre à un virus mortel, c’est d’avoir une activité intellectuelle intense, que deviennent les querelles de voisinage ? C’est à cette question que nous tenterons de répondre avec la troisième nouvelle dans l’univers de mon dernier roman, Migraines !

Le pitch de Migraines : une épidémie de méningite virulente se déclare dans une émission de télé-réalité, fait des ravages en France et dans le monde, jusqu’à ce qu’on réalise qu’elle épargne les enfants et une partie des adultes. Des adultes qui ont tous un point commun : une activité cérébrale intense et soutenue…

Envie de la savourer sur votre liseuse ? Téléchargez le fichier en cliquant sur le lien ci-dessous :

Et pour lire les précédentes nouvelles, c’est ici : Les micronouvelles de Migraines – Sommaire.

MARTINE – JOUR 152

Ca avait commencé juste avant l’épidémie. Etienne Dubois – elle avait vu son nom sur la boîte aux lettres – s’était installé dans l’appartement à côté du sien. La petite trentaine, plutôt mignon. Si Martine n’avait pas tant aimé les femmes, ça aurait pu être le début typique d’une de ces romances feel-good qu’elle voyait de temps en temps en tête de gondole au supermarché. D’ailleurs, dès qu’Etienne l’avait aperçue dans les escaliers – il montait des cartons, elle descendait les poubelles – il lui avait adressé un « bonjour » tendance regard de braise qui en aurait fait rougir plus d’une. Martine avait donc pu le cerner au premier coup d’oeil : c’était un de ces types qui était beau gosse et qui le savait, tendance hippie-chic, le genre à parler de ses idéaux progressistes et féministes en soirée pour mieux vous attirer dans son lit, mais qui finissait le lendemain par vous demander de sortir de chez lui avant le petit-déjeuner car « tu sais, je tiens à mon espace ». Martine le savait, elle avait suffisamment fréquenté ce genre de gars avant d’avoir une épiphanie avec Louise, sa première vraie copine, sa première vraie relation d’ailleurs, où l’autre ne vous prenait pas alternativement pour une poupée gonflable, une infirmière, une cuisinière, une femme de ménage, une psy, bref, une maman de substitution qui devait se transformer en catin sur commande. Martine avait donc superbement ignoré les œillades du beau gosse le premier jour, lui avait répondu par un « Bonjour » poli mais distant, et n’avait pas proposé de l’aider avec ses cartons.
Trois heures plus tard, la sono d’Etienne faisait trembler les murs de Martine. Il n’était pas tard, elle n’avait rien dit. Mais ça avait continué. Elle s’était levée pour mettre des boules Quiès et son casque anti-bruit, elle avait essayé de dormir. Rétrospectivement, elle ne savait pas pourquoi elle n’était pas allée frapper à la porte du gars pour lui demander d’arrêter son boucan en le menaçant d’appeler la police. C’était peut-être le fait qu’on était en Novembre, qu’il faisait froid dans l’appart, qu’elle avait eu la flemme de se rhabiller pour aller sur le palier… Et puis, après tout c’était son premier soir, le gars faisait certainement une pendaison de crémaillère, elle aurait la paix le lendemain. Quand il avait éteint sa musique, vers trois heures du matin, Martine n’avait plus qu’une heure de sommeil avant de devoir se lever pour aller bosser à la pâtisserie.
Le problème, c’est que ça ne s’était pas arrêté là. Le lendemain soir, après la sono à fond, ça avait été les hurlements d’une fille que le gars avait dû massacrer contre le mur mitoyen vu comment ça avait cogné dans l’appartement de Martine. Epuisée et à bout de nerf, elle avait saisi le balai et tapé contre la cloison au point d’abîmer son joli papier peint vert qu’elle avait mis des heures à poser. Ça avait tout de même continué. Longtemps. Alors à quatre heures du matin, avant de partir à la pâtisserie, Martine était allée sonner chez Etienne.

  • Bonjour, avait-elle lancé à la tête du gars à moitié endormi avant qu’il ait eu le temps de dire quoi que ce soit. Ça, c’est l’heure à laquelle je me lève tous les matins, alors si tu ne fais pas un peu moins de bruit le soir, on va vite avoir un problème parce que je vais faire en sorte de te sortir du lit à chaque fois, c’est clair ? Ah oui, et ta meuf, là, elle simule. Une heure trente ? C’est impressionnant d’accord, mais là-dessus elle a dû se faire chier une bonne heure à hurler pour essayer de te faire comprendre qu’il fallait que tu t’arrêtes.

Et elle l’avait laissé là comme deux ronds de flancs. Le soir même, l’épidémie avait été déclarée hors de contrôle dans la capitale, et Martine ne savait pas si c’était la sidération, l’inquiétude ou son intervention de ce matin, mais l’appartement d’à côté était resté silencieux.

En fait, l’immeuble était resté très calme pendant toute la durée du confinement. Martine avait vite deviné pourquoi : Etienne Dubois avait dû déserter son appartement, vu le courrier qui s’accumulait dans sa boîte aux lettres. Bon, là il fallait avouer qu’elle avait un peu fait sa fouineuse : elle avait cherché son nom sur Google, trouvé son Twitter et son Insta, Insta sur lequel le mec postait ses randonnées et ses fabrications de meuble dans le sud de la France – il était ébéniste, tiens, avec un nom pareil, c’était drôle. Tant mieux, au moins elle ne se taperait pas sa présence incommodante.

Le confinement avait été délicieux. Certes, elle avait eu peur au début d’avoir attrapé le virus, elle avait guetté le moindre signe de mal de tête, mais passés quelques jours, elle avait commencé à se détendre. Son patron l’avait mise au chômage partiel et la perte de revenu était un peu gênante, mais à côté de ça, elle avait vraiment apprécié d’avoir du temps pour elle après des mois passés la tête dans le guidon : elle avait discuté avec Clémence, son crush, elle avait passé des jours à explorer ses nombreux livres culinaires et à tester des recettes, les soirées à jouer et à lire la saga de l’Assassin Royal qui traînait dans sa bibliothèque depuis un moment. C’était probablement ça qui l’avait sauvée. Pas un seul instant, Martine ne s’était imaginée être véritablement infectée. Quand elle était allée faire son test salivaire, à la sortie du confinement, dans une de ces grandes tentes sanitaires qu’on avait installées dans la capitale, elle était restée bouche bée devant l’agent qui lui avait passé un bracelet rouge, signalant à tous qu’elle était porteuse saine. Dans la foulée, en rentrant chez elle, elle avait écrit un long mail de remerciement à Robin Hobb qui lui avait fait avaler plusieurs milliers de pages en quelques jours et lui avait donc sauvé la vie.

Pendant des semaines, après la fin du confinement, l’immeuble était resté silencieux. Aucune nouvelle du voisin bruyant ni de ceux du dessous dans ce tout petit bâtiment au centre de Montreuil. Martine avait fini à penser qu’ils avaient dû mourir, ce que l’apparition de panneaux « A vendre » accrochés aux fenêtres de la façade était venus confirmer. Pendant quelque temps, elle avait donc eu tout l’immeuble pour elle. Jusqu’à fin mai. Elle s’en était rendu compte tout de suite : elle avait à peine poussé la porte d’entrée que les basses de la musique électronique lui étaient parvenues depuis le dernier étage. Les basses, et un marteau. Un gros marteau. Etienne Dubois était de retour, et apparemment c’était festival. C’était peut-être parce que c’était la fin de la journée, qu’elle avait passé les dernières heures dans une cuisine bruyante puis dans les transports, mais la moutarde lui était montée directement au nez et avant d’avoir eu le temps de dire « ouf », elle s’était retrouvée à sonner frénétiquement chez lui :

  • Hey mec, tu peux pas baisser ta musique ou mettre un casque ? J’ai une heure d’activité mentale à rattraper, là, je vais pas y arriver avec tout ce bruit…
  • Heu… Mais…

Au regard surpris que lui avait alors adressé Etienne, à la manière dont ses yeux avaient glissé de son visage jusqu’au bracelet rouge que Martine portait au poignet, elle avait tout de suite compris qu’il s’était cru seul. Ce con pensait qu’elle n’avait pas dû survivre au virus…

  • Quoi ? Ca te surprend que je sois porteuse saine ? T’as pensé quoi, que deux heures de lecture par jour c’était hors de ma portée ? Bouffon, va ! Eteins ta sono ou j’appelle la police.
  • Hey, ça va, pas la peine de m’insulter, ok ? Connasse…

Il lui avait claqué la porte au nez. La musique avait été baissée. Et Martine avait cru que ça s’arrêterait là. Quelques minutes plus tard, pourtant, le marteau avait repris. Elle s’était retenue d’y retourner. Après tout le type venait d’emménager, il avait bien le droit d’accrocher ses tableaux et de monter ses meubles. Et puis elle lui avait déjà sauté à la gorge une fois aujourd’hui…

Le problème, c’est que ça avait recommencé le lendemain. Puis le surlendemain. Toute la semaine, Martine n’avait rien dit, s’était convaincue que peut-être, elle devait se contenter du mode passif agressif, juste répondre avec son balai contre le mur, laisser un mot, bref, tenter de résoudre ça en douceur. Sauf qu’en plus de lui taper sur les nerfs, ces percussions intempestives l’empêchaient de faire son exercice mental quotidien et devenaient carrément dangereuses : à la pâtisserie, on s’était arrangé pour lire une heure dans la journée, pendant des pauses dédiées, mais il lui restait encore une heure trente à faire le soir, pour être bien niveau activité cérébrale et s’assurer que le virus ne se réactive pas. Ça avait toujours bien marché jusque-là, jusqu’à ce que vendredi, une douleur sourde se réveille dans son crâne alors qu’elle était au travail. Elle s’était tout de suite arrêtée, avait foncé sur le Stephen King qui traînait dans son sac, et ça avait passé à la fin de la journée, mais elle en était désormais persuadée : les nuisances sonores de son voisin l’empêchaient de se concentrer suffisamment. Quand elle était rentrée ce soir-là, pâle et fatiguée, et qu’elle avait entendu le marteau se déclencher à la seconde où elle franchissait la porte de l’immeuble, c’était à ce moment précis qu’elle avait su qu’il le faisait exprès. Il ruinait à dessein son temps de récupération mentale. Etait-ce de la vengeance ? Parce qu’elle avait osé lui demander d’arrêter ? Ou voulait-il tout bêtement la chasser de son appart ? Dans tous les cas, ça s’apparentait à ouvrir le gaz chez quelqu’un et attendre qu’il allume un briquet… Ses clés en main, plantée dans le hall d’entrée, elle avait alors résolu de l’affronter directement. Si ce bâtard voulait sa peau, qu’il le lui dise en face. Elle avait foncé au deuxième.
Elle avait frappé à la porte pendant dix bonnes minutes, avait hurlé, s’était époumonée… Rien. Le type n’avait pas répondu. Elle était rentrée chez elle et avait mis du Slayer à fond. « Les hippies détestent le death metal ». Après tout, ils étaient seuls dans le building désormais, elle ne gênerait personne d’autre que l’autre con. Histoire d’enfoncer le clou, elle avait même écouté l’album deux fois en entier, tout en se préparant à dîner. On allait voir qui allait être ric-rac maintenant ! Elle s’apprêtait à enchaîner sur du Iron Maiden quand on avait tambouriné à sa porte. Enfin, elle allait pouvoir se confronter à l’enflure !

  • Bonjour Madame, nous venons de recevoir une plainte de votre voisin pour tapage nocturne.

Face aux deux policiers, elle était restée bouche bée, avec Slayer qui hurlait toujours dans les enceintes derrière elle. Il n’avait pas osé ?!

  • Arrêtez la musique s’il vous plaît, madame.
  • Mais vous rigolez ? J’ai mis la musique parce que ça fait une semaine que le type n’arrête pas avec son marteau ! Et il ose vous appeler alors que c’est lui qui fait du bruit ? Il essaie de faire en sorte que je sois ric-rac !
  • Madame, arrêtez la musique s’il vous plaît, on ne s’entend pas.

Furax, Martine était allée éteindre la chaîne hifi d’un geste rageur avant de revenir voir les flics.

  • Si votre voisin fait du bruit, il fallait aller le voir directement.
  • Mais c’est ce que j’ai fait ! J’ai tapé à sa porte pendant dix minutes pour lui demander d’arrêter, il m’a jamais ouvert.
  • Ce n’est pas ce qu’il nous a dit.
  • Mais il ment ! Et je vous dis, ça fait une semaine qu’il est rentré et qu’il joue du marteau à chaque fois que je suis chez moi pour me rendre malade ! Oui, littéralement, me rendre malade ! J’ai fini ric-rac aujourd’hui à cause de ça alors que ça m’était jamais arrivé !
  • Calmez-vous, madame, ce monsieur a parfaitement le droit de réaliser des travaux chez lui en journée…

Et imperturbable, le flic avait sorti un carnet.

  • Ca fera 135 euros de contravention. Vous pouvez régler tout de suite ou plus tard sur le site indiqué en bas de l’amende. Au-delà de quarante jours sans paiement de votre part, ça passe à 325 euros.
  • Mais c’est du foutage de gueule…
  • Votre ton, s’il vous plaît.

Et en plus de ça, elle était tombée sur deux nerveux qui ne rigolaient pas. Cent trente-cinq euros ? Alors qu’elle flirtait avec le découvert ? Bordel, ce con allait payer…

  • Voilà, madame, bonne soirée.

Elle avait claqué la porte après eux.

  • Mais c’est pas vrai, il les connaît ces flics ou quoi… avait-elle murmuré à voix haute dans son appartement.

Dix minutes plus tard, le marteau reprenait.

Il avait décidé de la tuer à petit feu, Martine ne voyait que ça comme explication. Et le pire, c’est que ça marchait : si elle avait été ric-rac aujourd’hui, c’est probablement qu’elle avait été à la limite presque toute la semaine. Ce n’était pas faute de ne pas avoir assez lu pourtant. Elle avait avancé dans Stephen King, mais avec le bruit, ce martèlement irrégulier qui n’en finissait pas, elle avait si souvent interrompu sa lecture pour taper contre le mur, mettre ses boules Quiès ou se plaquer des coussins sur les oreilles qu’elle n’avait pas pu lire sans discontinuer plus de dix minutes. Pas étonnant qu’elle n’ait pas réussi à atteindre un niveau de concentration suffisant. Et puis qu’est-ce qu’il faisait à côté ? Vu que le type était ébéniste,est-ce qu’il avait carrément installé un atelier à côté de chez elle ? Si c’était ça, elle était foutue… Le bruit serait permanent. Elle s’était arrêtée net au milieu du salon.
Non, pas permanent. Il y aurait bien deux heures dans la journée où ce tintamarre s’arrêterait : quand le type devrait remplir son quota d’activité cérébrale. Et si on avait le droit de faire des travaux en journée, elle aussi pouvait jouer à ce petit jeu-là !

Martine avait passé son lundi de libre à extraire des sons de perceuses sur Youtube, puis son mardi à bidouiller sur son pc pour trouver un programme qui puisse jouer le fichier son à des horaires précis. Quand elle avait repris le boulot le mercredi, l’ordinateur était relié aux enceintes dont elle avait réglé le volume à fond. De huit heures à vingt et une heures, un vrai chantier prendrait place dans son appart et on verrait bien si Etienne trouverait ça agréable. Quand elle était rentrée le soir-même, elle avait pu entendre sa sono qui crachait de l’électro depuis le hall d’entrée. Elle avait dû bien l’énerver. Tant mieux. Elle n’était pas montée, elle s’était patiemment installée dans un café pour lire en attendant vingt et une heure, heure à laquelle elle pourrait appeler la police à son tour si elle constatait du bruit. Quelques jours de ce traitement et elle le mettrait à genoux.

Ça avait eu bien l’air de marcher jusqu’au samedi. En rentrant à vingt et une heure, après avoir passé la soirée avec Maupassant et un sandwich à la brasserie du coin, elle avait trouvé un post-it « Essaie encore ! » sur sa porte. La première chose qu’elle avait vue en entrant, c’était son réveil qui clignotait en indiquant qu’il était trois heures et demi. Martine jura dans sa barbe. Le con avait coupé le courant dans l’immeuble pour arrêter sa sono. Oui, les enceintes, le pc, tout était éteint. Et de l’autre côté du mur, le marteau avait soudain repris. Deux coups, juste pour la narguer. Elle avait jeté son sac à main contre le mur avec violence.

  • Connard ! avait-elle hurlé.

Elle s’était laissée tomber sur son canapé. Et c’était là qu’elle avait remarqué la flaque près du frigo. Bordel. Elle avait ouvert le freezer : plus rien n’était congelé. La coupure de courant avait dû durer tout l’après-midi, voire toute la journée… Il avait fait exprès pour qu’elle ait tout à jeter, c’était sûr. On ne passait pas plusieurs heures chez soi sans électricité sans un dessein très précis en tête. S’il s’était à ce moment tenu devant elle, elle l’aurait étranglé. Cinquante euros de nourriture non consommée à descendre avec les poubelles ! L’équivalent d’une semaine de course ! Ce type menait une véritable vendetta envers elle, ce n’était pas possible autrement. Avec un soupir, elle entreprit de vider son freezer. Heureusement, le courant n’avait pas été coupé plus longtemps ou l’odeur aurait été insupportable.
C’est à ce moment-là qu’elle sut comment se venger. Oui ! C’était une vieille blague étudiante stupide, mais ça pourrait marcher. Elle en leva son sac poubelle de façon triomphale au milieu de sa petite cuisine. Celle-là, il ne la verrait pas venir ! Elle descendit aussitôt au local à ordures avant d’aller foncer acheter de quoi faire des boules puantes…

Elle rigolait toute seule le dimanche matin en se rendant au travail. A quatre heures, avant de partir, elle avait glissé des paillettes congelées sous la porte d’Etienne Dubois. Ça avait déjà dû fondre et s’infiltrer dans les craquelures du vieux parquet en bois de son entrée. L’odeur serait impossible à enlever… Bien fait pour lui. C’était une blague potache, idiote, mais diabolique, digne de quand elle était au collège. Et puis pour ajouter le bruit à l’odeur, elle avait bien sûr rebranché l’ordinateur et les enceintes. Ça promettait un réveil de folie à Etienne.

Elle en rigolait encore en rentrant le soir. Fidèle à sa nouvelle habitude, elle passa une tête dans l’entrée vers dix-huit heures pour mesurer au volume sonore le degré d’énervement de son voisin. Le hall était complètement silencieux. Avait-elle gagné ? Est-ce qu’il était là au moins ? Et puis elle l’imagina aussitôt dans un lit d’hôpital, avec un de ces casques de secours qui imitent l’activité cérébrale intense pour faire régresser la progression du virus quand vous n’aviez pas fait attention… Son estomac se noua aussitôt. Merde, est-ce que dans sa soif de vengeance, elle l’avait tué ? Elle monta jusqu’à l’étage, le cœur battant. Sur sa porte était collé un post-it avec marqué « Essaie encore ! ». La crevure allait bien – comment cela se faisait d’ailleurs ? Si Martine avait été ric-rac, lui aurait dû l’être aussi, et depuis longtemps !
Martine avait arraché le mot et ouvert la porte de son appartement : il était rempli de sciure de bois. Il y en avait partout… Et oh mon dieu, l’odeur ! Etienne Dubois avait retourné sa blague contre elle : il avait dû poncer ou découper le parquet souillé pour le souffler sous sa porte et le diffuser dans tout son appartement. Martine se demandait encore comment elle allait nettoyer tout ça quand les coups de marteau avaient repris.

C’est là qu’elle avait pété un câble. Elle avait tambouriné sur sa porte. Puis elle avait commencé à essayer de la défoncer. A coup de pieds d’abord, puis elle était allée chercher son vieil aspirateur, qui était lourd comme pas possible, et l’avait jeté plusieurs fois sur le panneau de bois du bas qui commençait à montrer des signes de faiblesse. Les flics l’avaient cueillie au moment où elle apercevait enfin le bout de parquet fraîchement poncé et qu’elle passait la tête dans l’ouverture en hurlant « je vais te défoncer ! ».

*

Le tribunal était bondé et les journalistes remplissaient la moitié de la salle. Si Martine avait bien compris, le premier vendeur à la sauvette de DVD de téléréalité comparaissait après elle, et la presse ne voulait pas en perdre une miette.

  • Martine Champel ?

Le cœur au bord des lèvres, elle se leva. Après quarante-huit heures de garde à vue où elle avait à peine dormi, à lire un vieux code pénal dans une cellule exigüe avec deux prostituées qui parlaient beaucoup, mais alors beaucoup trop fort, elle était claquée et avait la tête bourdonnante. Elle en était au point où elle donnerait tout pour un peu de calme.

  • Bon, ne vous inquiétez pas, ça devrait être rapide, lui murmura son avocate. Restez calme surtout. Et puis vous n’avez jamais été condamnée donc ça devrait aider.

Malgré ça, Martine flippait. Grave. On ne pouvait pas passer devant un juge sans une grosse dose d’appréhension. Et puis les flics le lui avait dit : tentative d’intrusion, agression, outrage à agent… Elle risquait la prison. Bordel, tout ça à cause de l’autre, là ! C’était lui qui méritait de se retrouver ici !

Le juge s’éclaircit la voix derrière son micro. C’était un monsieur plutôt âgé avec des petites lunettes rondes sur le bout du nez, ce qui lui donnait des airs de Dumbledore qui aurait manqué sa lettre pour aller à Poudlard. Il résuma les principaux faits du dossier. Martine le sentait décidément de plus en plus mal. La manière dont il en parlait, c’était accablant, on aurait dit qu’elle avait essayé de défoncer la porte à coup de hache façon Jack dans The Shining

  • Vous avez quelque chose à rajouter ? lui demanda le juge quand il eut fini.

Elle retint un soupir. Bon sang, qu’est-ce qu’ils voulaient qu’elle leur dise de plus ? A l’entendre, il avait déjà statué sur son cas…

  • Moi je voulais juste qu’il arrête avec son marteau, lâcha-t-elle.
  • Pourtant si j’en crois son témoignage, Monsieur Dubois vous avait prévenue qu’il devait réaliser des travaux chez lui, dit le juge derrière ses petites lunettes rondes.

Voilà que le voisin la faisait maintenant passer pour une hystérique… Son sang se mit à bouillir.

  • Comment ça ? Mais c’est faux ! Il ne m’a jamais rien dit !
  • Je vois que j’ai aussi une plainte pour tapage nocturne…
  • Mais parce qu’il n’arrêtait pas avec son marteau, je vous l’ai dit ! J’ai juste mis de la musique pour couvrir le bruit !
  • Pourquoi vous n’avez jamais appelé la police alors ?
  • Mais comment voulez-vous que j’appelle la police quand la police vient chez moi pour me dire que c’est moi qui fait du bruit et que lui a parfaitement le droit d’en faire avant vingt et une heure ! commença à sérieusement s’énerver Martine.
  • Monsieur le juge, intervint son avocate en posant une main sur son poignet pour tenter de calmer le jeu. Ma cliente a été à l’évidence poussée à bout par ces nuisances sonores. Imaginez devoir faire chaque soir votre exercice mental à côté d’un chantier ! De plus j’attire votre attention sur le fait que cette jeune femme n’a jamais eu d’ennui avec la justice, a un casier judiciaire vierge, aucun antécédent…

Son avocate continua d’évoquer son parcours de citoyen modèle. Pourtant, Martine ne le sentait pas. Peut-être à la manière quasi larmoyante dont le juge avait évoqué le témoignage du pauvre voisin qui s’était senti « menacé physiquement » – quelle blague, il devait faire deux fois son poids ! Ou alors à la manière un peu grandiloquente de parler des flics qui avaient dû la maîtriser alors qu’elle était dans une rage noire. Ou peut-être tout simplement à la manière dont il regardait ses mèches rose bonbon et son jean troué. A tous les coups, il faisait partie des gens qui appelaient sa sexualité un « style de vie ». Bon sang, elle était dans la mouise jusqu’au cou… La main de son avocate resta sur son poignet jusqu’à ce qu’on annonce « trois mois de prison avec sursis dont un mois ferme avec mandat de dépôt. »

*

Le premier truc qu’elle remarqua, c’était le calme qui régnait dans la prison. Enfin. Plus de marteau à la noix. Ça ne valait pas son joli petit appartement qu’elle n’était pas près de revoir, ni son boulot qu’elle n’était pas près de reprendre… Mais c’était déjà ça de pris. Bon sang, elle avait vraiment déconné. Mais non, mais pourquoi elle se disait ça tout d’un coup ? Le type avait été odieux, avait joué avec ses nerfs, avait menti, l’avait piégée, avait ni plus ni moins tenté de la tuer à petit feu, et voilà qu’elle se demandait si quelque part, tout ça n’était pas de sa faute ? Il fallait qu’elle se reprenne là !
La garde qui l’accompagnait lui désigna une petite cellule. C’était spartiate. Un lit, un coin toilettes, un bureau… On referma la porte derrière elle et elle se sentit aussitôt à l’étroit dans cet espace. Bordel, Etienne Dubois allait le payer. Elle allait se venger. Oh que oui. Elle allait faire un plan à la Monte Cristo et lui rendre la monnaie de sa pièce. Elle allait avoir un mois pour y penser et tout élaborer.
Bon, mais d’abord, il fallait qu’elle lise un peu parce qu’avec cette journée au tribunal, elle était certainement limite… Elle avisa les trois livres sur le bureau. Mon dieu, c’était une forme discrète et subtile de torture personnelle, cette pile… Cinquantes nuances de Grey avec l’autre taré qui prenait son pied en tapant des meufs, La Bible, le livre qui disait qu’elle finirait en enfer et Le Coran, l’autre livre qui disait qu’elle finirait en enfer. Mais quelle idée de mettre ces trucs religieux ici ? C’était quoi le message, qu’il fallait qu’elle se repente c’est ça ? A choisir, elle préférait encore les histoires de l’autre cruche qui ne savait pas reconnaître un type possessif et manipulateur quand elle en avait un sous le nez… Elle attrapa Cinquante Nuances et se jeta sur le lit. Ce fut à ce moment-là que sa voisine de cellule se mit à taper de l’autre côté du mur.

  • Ah non ! Ca va pas recommencer !

Elle se jeta sur la porte pour appeler les gardes. Personne ne vint. Le martèlement continua. Elle hurla. Elle gueula contre le mur, traita la fille de tous les noms, jusqu’à ce que, enfin, on leur ouvre pour la promenade. La bave aux lèvres, Martine déboula sur la coursive, prête à en découdre avec la voisine, pour tomber nez à nez avec une très jolie brune aux yeux bleus.

  • Bonjour… murmura-t-elle. Désolée pour tout à l’heure, je devais parler à…
  • Heu, c’est bon, pas de souci, heu… Dure journée, tu vois…
  • Oh je comprends. Tu t’appelles comment ?

Regard de braise. Martine se sentit rougir.

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