Migraines – Quatrième micronouvelle

Dans un monde où le seul moyen de survivre à un virus mortel, c’est d’avoir une activité intellectuelle intense, comment produit-on des séries ? Surtout lorsqu’elles sont devenues illégales ? C’est ce que je vous propose de découvrir avec la quatrième et dernière nouvelle dans l’univers de mon dernier roman, Migraines.

Le pitch de Migraines : une épidémie de méningite virulente se déclare dans une émission de télé-réalité, fait des ravages en France et dans le monde, jusqu’à ce qu’on réalise qu’elle épargne les enfants et une partie des adultes. Des adultes qui ont tous un point commun : une activité cérébrale intense et soutenue…

Envie de la savourer sur votre liseuse ? Téléchargez le fichier en cliquant sur le lien ci-dessous :

Et pour lire les précédentes nouvelles, c’est ici : Les micronouvelles de Migraines – Sommaire.

GABRIEL – JOUR 735

À l’écran, deux jeunes femmes se pelotonnaient sur le canapé, casque antibruit sur la tête, quand un martèlement arythmique se mit à résonner dans les écouteurs de Gabriel.. C’était peut-être ça le plus énervant, cette absence de régularité dans les coups qui empêchait de s’y habituer et de faire abstraction du bruit. Et puis il y avait ces petites pauses de quelques secondes, où l’on se disait, « ça y est, c’est fini », où le soulagement avait juste le temps de s’épanouir avant qu’un nouveau BAM ne vienne l’écraser. Pas étonnant que la nana ait fini par péter un câble, songea Gabriel.

Il régla le volume sonore pour augmenter le son du marteau sur la vidéo. Oui ce serait parfait, ça. Il copia l’extrait, ouvrit Audacity et se mit à ajouter des basses, une beat box, du synthé. Il n’avait jamais été formé à créer de la musique, mais il avait dû s’adapter avec cet emploi. Il avait appris sur le tas, en bidouillant un peu, en suivant des tutos sur YouTube. Il avait fait des progrès depuis le début, tout de même. Certains de ses génériques étaient même devenus cultes, paraissait-il, Sergio lui avait dit qu’il les entendait parfois fredonnés par des clients au supermarché ou à la boulangerie.

Gabriel passa une bonne heure sur ce nouveau morceau, jusqu’à obtenir quelque chose de suffisamment catchy. Une fois satisfait, il rebascula sur Adobe Premiere. Maintenant il s’agissait d’intégrer la musique de manière à ce que les percussions du marteau de la vidéo transitionnent parfaitement avec ce qui serait le générique de la série. Super. Il se repassa le début deux, trois fois, pour vérifier le rendu. Ça marchait du tonnerre. Il passa à la suite.

Il avait reçu ce paquet de vidéos brutes il y a trois semaines, dans une clé USB cachée à l’intérieur d’une boîte de camembert livrée avec ses courses. Dès qu’il avait commencé à visionner les images, il avait su qu’il tenait sa prochaine minisérie à succès. La protagoniste principale, Martine, avait déjà fait parler d’elle dans les médias, et il fallait avouer qu’elle passait bien à l’écran. Visage avenant, cheveux bleus, jeans troués, elle avait tout de la bonne copine sympa avec qui on aimerait pouvoir ouvrir une bouteille de rouge autour d’un jeu de cartes. Quant à sa petite amie, elle, elle était tout simplement à tomber. Même si la prise de vue était amateur, avec un cadrage pas idéal et une lumière assez médiocre, elle crevait l’écran. Un couple pareil, victime d’une tentative d’assassinat aussi rocambolesque, avec un plan de vengeance à la Monte Cristo, c’était du pain béni pour Gabriel.

Pour le coup, il avait vraiment eu du nez : sitôt qu’il avait lu le premier article sur cette affaire, Gabriel avait bondi sur son téléphone pour demander à Sergio de voir s’il y avait assez d’images pour produire une minisérie : c’était le genre de sujet qui piquerait la curiosité de tout le monde. Une tentative de meurtre pareil, c’était inédit. Et puis il en avait déjà longuement discuté avec le boss : ce qui avait fait le succès de sa série A la poursuite d’El Productor, au point d’en avoir écoulé plus de cent-mille exemplaires en un mois, ça avait été la combinaison de la médiatisation du démantèlement du réseau de Damien Gardot et du nombre d’images inédites qu’ils avaient réussi à obtenir. Avec la jeune Martine Champel qui avait depuis envahi la une de tous les médias, ne restait plus qu’à voir si on pouvait obtenir suffisamment de contenu exclusif pour refaire un coup de maître.

Comment faisaient-ils pour se procurer les pièces des dossiers, les gardes à vue et les interrogatoires filmés, les images de surveillance ? Gabriel n’en savait rien. Graissaient-ils la patte aux policiers, aux avocats, aux juges, aux agents de sécurité ? Avaient-ils un réseau qui enfonçait ses racines très profondément dans le système judiciaire et leur fournissait ce qu’ils demandaient ? Ou alors pirataient-ils simplement les ordinateurs de tous ces gens ? Ce devait probablement être un peu de tout ça. Car trois semaines après avoir formulé sa demande, il avait tout reçu. Y compris, le Graal, les images des caméras-espions que son horrible voisin avaient planquées chez Martine. Des heures et des heures dans l’intimité même des protagonistes de l’affaire. Pour quelqu’un comme Gabriel, c’était du petit jésus en culotte de velours. Le genre d’argument qui ferait mouche au moment de vendre le DVD. « Vous avez entendu parler de cette affaire, non ? De ce type qui a espionné ses victimes pendant des semaines pour essayer de les rendre malades et qui s’est fait piéger ? Eh bien dans cette série, vous aurez toutes les vidéos. Oui, oui, toutes ! »

Gabriel but vite fait une gorgée de café, avant de reprendre son cahier rempli de notes qui traînait toujours à côté de son clavier. C’était là qu’il avait préparé le découpage des scènes, la « storyline » de la série. Il s’y référait en permanence lorsqu’il commençait à monter les images. La veille, il avait présenté les principaux protagonistes, Martine, la victime, Etienne, le nouveau voisin beau gosse et charmeur mais incroyablement bruyant. Puis à partir de quelques extraits de vidéo surveillance, il avait montré comment Etienne avait orchestré ses nuisances sonores afin de gêner la jeune femme dans son exercice mental quotidien. Comment il avait tout fait pour l’empêcher d’atteindre une activité cérébrale suffisante pour lutter contre la progression du virus, au point de presque réussir à la faire tomber malade et en tout cas de lui faire péter un câble. Elle avait fini par craquer à force d’entendre ses coups de marteaux. Elle avait même fait quinze jours de prison pour avoir essayé de défoncer sa porte. Aujourd’hui, pour sa deuxième journée de montage, Gabriel avait décidé de s’attaquer à la manière dont Martine et sa nouvelle compagne avaient réussi à piéger ce voisin dangereux en installant à leur tour une caméra chez lui.

Gabriel n’avait pas cherché à travailler avec la mafia. C’était eux qui étaient venus à lui, dès que le contenu « divertissant » avait été interdit. Dans un monde où un virus exigeait une activité cérébrale soutenue pour éviter de tomber malade, tout ce qui était un peu reposant à regarder sur un écran, la télé-réalité, les docu-fictions, les séries criminelles ou sentimentales, tout ça avait été criminalisé afin de protéger la population. La loi était à peine passée que Gabriel avait reçu un coup de fil de Sergio.

Il avait toujours rêvé de réaliser des séries. Au sortir de son école de cinéma, il avait multiplié les envois de scripts, les courts métrages tournés avec des copains acteurs, il avait même eu un contact à la télé pour peut-être travailler sur un épisode de Joséphine Ange Gardien – il avait envoyé un scénario sur un jeune garçon handicapé rêvant de se mettre au basket en fauteuil roulant, un projet auquel sa mère surprotectrice s’opposerait jusqu’à l’intervention miraculeuse de Mimi Mathy. Il pensait que ça marcherait, il avait regardé un ou deux épisodes, c’était toujours des histoires comme ça qui passaient, parce qu’apparemment le claquement de doigt de l’autre était assez limité question pouvoir angélique : ça pouvait réparer des pots de fleurs ou faire bouger des objets, mais pas reconnecter une moelle épinière sectionnée ou guérir des maladies. C’était un ange un peu inutile quoi. Probablement pour ça qu’on l’envoyait régler des first world problems. À l’époque, le courant était bien passé avec son contact, il avait espéré quelque temps qu’il arriverait par ce biais à mettre un premier orteil dans ce milieu, que ce serait – enfin ! – le début de sa carrière… La personne n’avait jamais donné suite – et Gabriel s’était juré que s’il devenait un jour un réalisateur connu, dans un de ses films, un ange du nom de Joséphine se ferait happer par la turbine d’un A380. Sa carrière n’avait jamais pris. Il s’était acharné, puis un jour il avait fallu grailler. Il avait pris un boulot dans une agence de publicité qui réalisait des spots promotionnels « Mmmh, quel délice ce yaourt ! Et zéro calorie en plus ? ». Il avait un peu honte de le dire, mais il avait arrêté de rêver.

C’était pourtant comme ça que la « famille » avait eu vent de son existence. Gabriel avait réalisé, sans le savoir, un clip de trente secondes sur un de leurs casinos, clip qui avait tapé dans l’œil du boss. Dès que la télé divertissement avait été interdite, on avait tout de suite pensé à lui. Gabriel, bien qu’absolument terrifié au début, en avait tout de même été incroyablement flatté : enfin, quelqu’un avait reconnu son talent. En échange de son silence, de sa coopération et de ses films, on lui fournirait tout ce dont il aurait besoin. Gabriel avait accepté bien sûr. Après tout ce n’était pas comme s’il avait vraiment eu le choix de refuser.

Gabriel ouvrit le fichier avec les rushs qu’il devait monter cet après-midi. Il avait passé les dernières semaines à visionner et trier les vidéos, puis à essayer d’en améliorer la qualité en les retravaillant une par une, certaines image par image. La qualité, c’était important, une bonne histoire ne suffisait pas. Un consommateur ne mettait pas cent euros dans une série si c’était pour se retrouver avec de la bouillie floue sur son écran 4K. Plus le contenu se rapprochait de ce qui se faisait avant, mieux ça marchait. Mine de rien, les gens s’étaient habitués à Netflix, Prime, Disney Plus et compagnie, et même si c’était désormais interdit, illégal, ils voulaient pouvoir continuer à ingérer la même qualité. C’était quelque chose que lui, Gabriel, alias El Productor, avait compris avant ses concurrents. C’était ça qui avait fait de lui un réalisateur incontournable sur le marché des séries illicites : son souci du détail. Quand ses compétiteurs se contentaient d’assembler des rushs pixellisés à la va-vite, lui prenait le temps de retravailler les vidéos, de mixer proprement une bande-son pour fournir un produit qui aurait pu se retrouver autrefois sur une plateforme de streaming officielle. Et le boss, ça, ça lui plaisait. Il comprenait que cela prenait plus de temps à monter, forcément, et que cela limitait la production à une série tous les deux à trois mois, à peu près, mais que grâce à cette qualité, le produit se vendait bien mieux, et surtout, durait. Un an après sa sortie, A la poursuite d’El Productor faisait encore partie des meilleures ventes et était bien parti pour ramener encore quelques dizaines de millions. Le boss était donc disposé à lui laisser tout le temps dont il avait besoin, pourvu que le résultat soit à la hauteur des attentes du public.

Une fois les nouveaux rushs importés, Gabriel passa au montage. Il avait déjà tout visionné, et plusieurs fois, mais il n’en revenait toujours pas de la perversité d’Étienne, l’horrible voisin de Martine Champel. Il avait installé deux caméras dans le petit appartement de la jeune femme et l‘avait espionnée en temps réel pour être sûr que ses coups de marteau la déconcentrent au bon moment. C’était une habile et subtile tentative de meurtre, déguisée en banale querelle de voisinage. C’était parfait. Les monstres captivaient toujours le grand public. Ted Bundy, Ed Kamper, Michel Fourniret… Tout le monde voulait généralement savoir comment des visages humains, normaux, parfois même attirants, pouvaient cacher des créatures capables d’actes aussi hideux.

Il en avait beaucoup joué dans A la poursuite d’El Productor. Il s’était volontairement dépeint à grands coups d’interrogatoires et de témoignages à visages masqués comme un grand type costaud, diablement intelligent mais sans une once d’empathie, prêt à tout pour fournir des programmes à une nation à qui on interdisait petit à petit le moindre moment d’oisiveté, quitte à régler leur compte assez salement à ses concurrents. C’était lui-même qui avait soumis l’idée au boss. C’était un bon coup marketing de surfer sur l’arrestation de Damien Gardot, l’un autre grand nom du trafic de vidéos illégales, en plus d’un excellent moyen de détourner l’attention de la famille pour la concentrer sur « El Productor ». Et puis ça n’avait pas déplu à Gabriel d’apparaître en génie du mal. Mine de rien, le portrait qu’il avait brossé de lui-même était si éloigné de la réalité que dans un sens, ça le protégeait.

Gabriel était en train de passer au moment où Martine décidait elle aussi d’espionner son voisin pour tenter de le démasquer quand son portable sonna :

  • Hey, Gabriel, ça va ?

C’était Sergio. Il l’appelait tous les jours, à peu près aux mêmes heures, pour prendre des nouvelles.

  • Ouais ça va et toi ?
  • Tranquille, tranquille, tout va bien ?
  • Oui, oui.
  • Tu n’as besoin de rien ?

Gabriel jeta un œil à sa cuisine flambant neuve à laquelle il manquait cependant un accessoire essentiel.

  • Si. Dis-moi, tu sais si je pourrais avoir un grille-pain ? Un rouge ?
  • Pas de souci. Je t’apporte ça d’ici la fin de journée.
  • Merci, Sergio.

Dès que ses premières séries avaient commencé à marcher, la « famille » l’avait fait transporter. Il lui fallait une maison individuelle, sans vis-à-vis, pas trop loin de Paris, forcément, mais assez éloignée et isolée tout de même pour que personne ne remarque les allées et venues de Sergio à son domicile et les livraisons qu’on lui ferait. Le boss avait tenu à ce que la villa soit meublée selon ses goûts, une attention à laquelle Gabriel avait été sensible, et avait fait installer tout un système de vidéosurveillance dernier cri autour de la baraque, ce qui faisait que personne ne pouvait franchir le portail de l’entrée sans qu’un des hommes de main de la famille, Sergio lui-même ou un autre, apparaisse pour faire décamper l’intrus. Une dame du quartier dont le chat s’était perdu s’était donc fait reconduire dehors – mais gentiment, Sergio l’avait aidée à chercher le minou pour la faire s’éloigner plus vite – et deux gorilles avaient mis des costumes de zombies et distribué des bonbons devant le portail le jour d’Halloween pour que pas un enfant ne mette le pied sur la propriété. Bref, ici Gabriel se sentait en sécurité.

  • Donc un grille-pain et c’est tout ?
  • Oui, voilà.
  • Très bien. À tout à l’heure.

Gabriel raccrocha. Sergio passerait probablement sur les coups de cinq heures, comme c’était souvent le cas avec lui. Il reporta son attention sur ses écrans. Maintenant, il pouvait commencer à utiliser les images capturées par la jeune Martine Champel pour révéler les odieuses manigances de son voisin. Elle avait été intelligente : elle avait dû planquer sa caméra en haut d’un cadre, car l’image englobait tout le grand salon du type. Gabriel se demanda tout de même quelle avait pu être sa réaction quand elle avait crocheté sa serrure et découvert l’étrange atelier d’Etienne : il imagina alors la jeune femme et sa compagne faire des yeux ronds devant le poste de vidéosurveillance qui transmettait les images de leur propre appartement, et des yeux certainement encore plus ronds en découvrant l’énorme appareil qui trônait à côté de l’établi. Parce qu’Étienne, ce roublard, avait réussi à se procurer un casque d’urgence, un de ces engins à usage médical qui imitaient l’activité cérébrale et qu’on collait sur la tête des malades de la peste mentale pour les aider à se rétablir. Sur un individu porteur sain, qui ne présentait pas de symptômes, leur usage pouvait diminuer le nombre d’heures de lectures ou de mathématiques requises pour survivre. Réservé par décret à un usage médical, l’appareil avait certainement dû être volé par Étienne, afin de pouvoir tenter de tuer sa voisine à petit feu sans que lui-même ne se mette en danger. Gabriel devait le reconnaître, c’était bien pensé. Si les deux jeunes femmes n’avaient pas eu l’idée de le piéger en le filmant, il aurait sans doute continué encore longtemps à leur faire vivre un enfer. Il aurait peut-être même réussi à parvenir à ses fins.

Gabriel monta différents plans pour montrer le déroulé d’une journée type du monstre. On voyait Étienne sortir de la chambre à coucher, encore en slip, et observer l’appartement de sa voisine sur son écran d’ordinateur – là Gabriel inséra savamment la vidéo en question où l’on voyait Martine et sa jolie compagne encore endormies – ensuite après avoir préparé un espresso et avalé une barre de céréales en lisant quelques pages, on voyait Étienne mettre le casque médical sur sa tête, se saisir de son marteau et de son burin, puis se mettre à taper en jetant des coups d’œil à son écran pour mieux juger l’effet du bruit sur les deux jeunes femmes. Gabriel s’était amusé sur ce coup-là. L’image était bonne, il avait pu la retravailler pour zoomer petit à petit sur le visage d’Étienne : à mesure que les voisines s’exaspéraient, on remarquait son sourire qui s’élargissait, un sourire dément, une expression bien malsaine, qui mettait sacrément mal à l’aise. Oui, même lui, Gabriel, après avoir vu et revu ces images des dizaines de fois, ne pouvait s’empêcher d’avoir les poils qui se hérissaient sur sa nuque devant ces dents dénudées, cette lèvre supérieure qui tressautait au rythme du marteau. C’était sans doute la tête qu’avait dû faire Ted Bundy quand il avait poignardé ses victimes.

Que se serait-il passé si Étienne avait réussi son coup ? S’il avait réussi à trouver moins combattif que lui, à saper la concentration d’une vieille dame ou d’un vieux monsieur jusqu’à ce qu’ils soient emportés par le virus ? La police avait trouvé lors de la perquisition qu’il avait prévu de racheter l’appartement d’à côté après avoir tué ses voisines, et ce afin de faire un grand loft qui prendrait tout l’étage. Mais se serait-il arrêté là ? Gabriel n’en était pas sûr. C’était sur cette interrogation qu’il clôturerait la saison de six épisodes : les deux jeunes femmes, par leur intelligence, avaient-elles su arrêter un tueur en série d’un nouveau genre ?

Il en était là de ses réflexions quand il entendit la sonnette de l’entrée. Ce devait être Sergio. Gabriel prit bien soin d’enregistrer son projet, au cas où, et poussa son fauteuil roulant jusqu’à l’entrée. Par la porte vitrée translucide, il vit la silhouette de son garde du corps s’éloigner. Gabriel attendit qu’elle disparaisse complètement.

Quand il sortit , Sergio était déjà de l’autre côté du portail – il lui fit simplement un signe de la main avant de le refermer. Gabriel fit avancer son fauteuil sur le perron. C’était une journée d’été splendide, il était presque tenté de rouler un peu autour du jardin, sur la petite allée de béton que le boss avait fait aménager pour qu’il puisse se promener parmi ses parterres et prendre un peu l’air… Mais ce serait peut-être pour demain. Il avait encore trop de travail. Gabriel attrapa du bout des doigts le grille-pain neuf sur la table de jardin – dont émanait une forte odeur de désinfectant -, et d’une pression de l’index, poussa le fauteuil à l’intérieur pour aller poser l’appareil dans la cuisine. Il prit ensuite bien soin de se laver les mains avant de retourner refermer la porte. Il savait que Sergio n’avait certainement pris aucun risque et avait dû nettoyer l’ustensile à fond, probablement habillé en cosmonaute pour éviter la contamination, mais on n’était jamais trop prudent.

Atteint d’une maladie neurodégénérative, pour Gabriel, attraper cette méningite, activité cérébrale ou pas, ça voulait dire mourir. Un truc avec je ne sais quel récepteur qui favorisait l’entrée du virus. Terré chez lui dès le début de l’épidémie, il n’avait jamais pu en ressortir, alors que les autres n’avaient eu qu’à s’accommoder de deux ou trois petites heures de lecture pour reprendre le cours de leur vie. Seul dans son appart parisien, il n’avait dû sa survie qu’aux livraisons à domicile et à un protocole strict de mise en quarantaine des courses. Sortir, c’était mourir. Rester isolé, sans soin, sans support extérieur, ça finirait par être la mort aussi… Ça, le boss et la famille l’avaient compris. C’était aussi pour ça qu’ils étaient venus chercher son aide, qu’ils lui avaient demandé de devenir El Productor : en échange de sa coopération, de ses vidéos, ils pouvaient le livrer en nourriture, en médicaments, lui prodiguer ses soins en tenues de cosmonautes, bref, le protéger du monde extérieur qui était soudain devenu mortel pour lui. Ils lui avaient offert de passer sa dernière décennie de vie dans des conditions idéales, dans une belle et grande villa avec jardin, entièrement adaptée à son handicap, en plus de réaliser son rêve de créer des séries. Et puis surtout, sa maladie garantissait son silence éternel sur leurs opérations illégales : si par malheur la police venait l’arrêter, le virus aurait raison de lui en quelques heures. Mais ça, Gabriel essayait de ne pas trop y penser, sinon il se sentait soudain prisonnier de cette belle maison sous vidéosurveillance constante, à la merci de Sergio, un homme qui n’avait besoin que de lui cracher à la figure pour le faire taire à tout jamais sans que quiconque ne réalise qu’il était parti. Parce qu’après tout, officiellement, son corps avait été retrouvé dans son ancien appartement, dans un état de décomposition avancé… Légalement, Gabriel n’existait déjà plus. Il secoua la tête pour s’empêcher de partir encore une fois en conjecture sur l’identité du type qu’on avait enterré à sa place. Non, il valait mieux qu’il se dépêche de monter cet épisode plutôt, s’il ne voulait pas finir comme lui.

El Productor poussa son fauteuil vers ses écrans et se remit à travailler sur sa dernière série.

Creative Commons License
This work is licensed under a Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivatives 4.0 International License.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s